cinéma


Jeudi 8 février 2007




Tout aurait pu pousser David Lynch à raccrocher : une filmographie exemplaire et cohérente ayant atteint un inimaginable zénith avec le film parfait que fut Mulholland Drive, une reconnaissance en acier trempé, acquise successivement auprès d’un noyau de fans puis d’une cinéphilie “déviante” et/ou pointue et enfin de la quasi-totalité de la planète cinéma, et - soyons goujats - un âge plus que respectable. Et pourtant, plus de cinq ans après son dernier chef d’œuvre, le cinéaste à la voix de canard remet tout en jeu et relance la partie en faisant le choix du risque maximum. Avait-il prouvé, si besoin en était, le superflu de sa réputation de faiseur de bizarreries incompréhensibles au commun des mortels avec la simplicité d’Une Histoire Vraie, et dans une certaine mesure le classicisme mélodramatique de Mulholland, que le revoilà avec un film qui à première vue pourrait tout à fait passer pour un catalogue de lyncheries étranges et d’étrangetés lynchiennes, à peine tenues entre elles par une bribe d’intrigue (“a woman in trouble”, c’est ainsi que l’auteur la résume). Le tout sur à peu près trois heures. Filmées avec une caméra DV, la même peu ou prou que celle qui a immortalisé le baptême de votre neveu. Inquiets ? On le serait à moins. Mais...


Ainsi, nous allons voir, longuement, une femme souffrir, pleurer, être trahie, tyrannisée, effrayée, abusée, bafouée... La “woman in trouble” en question, c’est Nikki, une actrice, ou peut-être Sue, le personnage qu’elle s’apprête à interpréter, ou peut-être une autre, ou peu importe car elle est un prisme, un empilement de couches de réalité qui toutes ont la même valeur devant la caméra de Lynch, qui n’a toujours fait qu’enregistrer des réalités intérieures en les faisant accéder au statut de vérité quelle que soit leur nature. Ce qui importe, c’est l’épreuve qui est traversée, le déchirement palpable, la douleur et la hargne proportionnelle qui émanent du personnage (et qui font du film, lecture envisageable parmi d’autres, un manifeste féministe d’une rare violence). Ce qui compte aussi, c’est qu’elle est interprétée par une Laura Dern qui mérite amplement tous les éloges pour ce qu’elle offre à INLAND EMPIRE. Qu’elle monologue, qu’elle marche le long de sombres corridors, qu’elle émeuve ou qu’elle fasse peur, elle y est de part en part impressionnante, au sens propre. Et c’est elle qui prend en charge l’incarnation d’un film menacé de toutes parts par le délitement, le glissement dans l’insondable obscurité, l’abscons voire le ridicule. Tout en laissant au film-monstre sa perméabilité sans limites, son incroyable nature de test de rorschach, à la fois forme fascinante et surface de toutes les projections et conjectures, elle le traverse, tour à tour posée et hallucinée, de son imposante humanité, humanité confinant parfois elle-même à la monstruosité.
La traversée en question n’est certes pas de tout repos mais il convient de préciser, sans déflorer la fin du film, qu’elle débouche sur la lumière. Si INLAND EMPIRE comporte indéniablement une dimension mystique, chrétienne ou plutôt christique, c’est non seulement parce qu’il est un exténuant chemin de croix pour son héroïne et pour son spectateur, mais aussi car il débouche in fine sur un moment d’une incroyable force libératrice, soit une authentique extase.

L’autre star de cette passion tendue entre Hollywood et la Pologne (mais plutôt au sens où sont des stars les freaks des galeries foraines), c’est le grain de la caméra DV. Exit, les somptueuses atmosphères ouatées servies sur pellicule. Ici, l’image est plus proche des courts-métrages expérimentaux diffusés via Dailymotion que de la fantasmagorie en technicolor. Mais en troquant pour ce nouveau film sa Panavision (qui y joue tout de même un petit rôle) contre une PD150, Lynch n’a pas fait qu’économiser les deniers de sa maison de production et expérimenter un mode de travail allégé et plus souple. Le risque qu’il prend en “salissant” son esthétique recoupe celui pris en accentuant les tics les plus caractéristiques de son univers. En utilisant pour ce voyage au bout de la nuit des formes encore jugées impures, relevant de pratiques outcast, et en poussant à fond une logique de la grimace, Lynch fait ici subir à l’image ce que Céline a fait en son temps subir à la langue - et, osons l’écrire, avec un résultat tout aussi digne de la plus profonde admiration.

Et alors, au final, à quoi bon cette folie furieuse, à la fois, en plus de ce qui vient d’être dit, remake dévoyé (ou excroissance démesurée- à la manière de ce que fut 2046 pour In the Mood for Love chez Wong Kar-Wai) de Mulholland Drive, collage surréaliste, compilation cubiste ; à quoi bon donc, cet objet qui prendra autant de formes qu’il aura de spectateurs ? Certains d’entre ces derniers répondront en toute bonne foi qu’un grand cinéaste s’est perdu dans ses propres méandres, la perte étant d’ailleurs une des clés possibles. Ce que David Lynch fait, et surtout invite le spectateur à faire, avec INLAND EMPIRE peut-être plus qu’avec aucun autre de ses films depuis Eraserhead : scruter les ténèbres pour apercevoir l’infini. L’expérience est fragile et radicale. Elle est surtout, pour qui accepte les troubles règles du jeu, transfigurante et belle.
Lynch aurait pu se contenter d’être le dernier des classiques. Il a choisi d’être aussi, et avec quelle classe, le premier des modernes.





(Pensez au Dr Devo : la Fin Absolue de l'Immonde)



- Par R.Chapier
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Mardi 2 janvier 2007



Blake, rock-star récemment échappée d'un centre de désintoxication, erre dans sa maison et les bois qui l'entourent en attendant de quitter la vie... Avec ce nouveau film (inspiré sur le mode "si loin, si proche" par le suicide de Kurt Cobain), Gus Van Sant, construisant l'une des plus singulières et passionnantes filmographies américaines d'aujourd'hui, clôt ce qu'il convient de considérer comme un triptyque, mis en place avec "Gerry" et poursuivi avec "Elephant". Plusieurs constantes: trois faits divers à l'issue morbide, trois lieux-clés, un même refus du psychologisme et de la narration classique, une même coexistence miraculeuse de l'abstrait et du concret; des passerelles et des variations: ces trois films font bien partie d'un même ensemble.

On pourrait alors craindre de trouver en "Last Days" les stigmates d'un encroûtement dans le statut fraîchement conquis d'Auteur à la fois radical et admirable. Une bête à concours? Craintes promptement ravalées à la vision de ce nouvel opus: "Last Days" est à la fois beaucoup moins "aimable" et beaucoup moins évident que ses illustres prédecesseurs. C'est en soi une bonne nouvelle et chaque modalité de ce glissement ne fera qu'accroître notre heureuse surprise. Là où le cinéaste aurait pu se contenter d'un troisième chef-d'oeuvre (et il est là), nous le voyons, tout en conservant une grande cohérence, casser lui-même le système qu'il a mis en place et prendre le risque de l'inabouti. Car, en accord avec son sujet, "Last Days" est entre autres choses un grand film de l'inabouti: construction bégayante, maison que l'on n'habite pas tout à fait, bribes de chansons, vie prématurément quittée... Dès lors il sera difficile de définir ce qu'est exactement ce film qui joue avec les clichés liés à son univers, fait naître l'étrange de la trivialité et brouille les pistes (Pitt "joue" Cobain mais s'appelle Blake, comme le William Blake du "Dead Man" de Jim Jarmush jouant lui-même avec la figure du poète homonyme...) : Comédie neurasthénique? (avec son abyssale tristesse et son burlesque sec), "Fureur de vivre" post-postmoderne ?

Au diapason de son personnage central -incarné avec grâce et génie par Michael Pitt- le film conjugue naïveté et gravité et s'immerge sans gilet de sauvetage dans la déconnexion. Goût de l'inabouti, mouvement autodestructeur, jeu avec les poncifs, trivialité et bizarrerie, poésie naïve, drôle et violemment tragique: certains auront peut-être déjà traduit, "Last Days" est un film "cobainien", et porte autant la marque de l'auteur de "Polly" et "Something in The Way" que du cinéaste de Portland. Mais au "vrai" Kurt Cobain, Van Sant n'emprunte finalement que cette singulière poétique. La ressemblance entre Blake et l'image que nous avons du chanteur disparu est certes recherchée, mais dans le but d'installer un jeu, troublant et fascinant, avec l'imaginaire et les souvenirs du spectateur. Avec pour résultat une sensation d'intimité rarement (pour ne pas écrire jamais) atteinte dans une salle de cinéma.

Cette intimité, qui doit beaucoup au travail sonore (proprement hallucinant), est l'une des données essentielles de l'oeuvre, et passe d'abord par le marmonnement, mode d'expression privilégié du film. Et de Blake, sauf rares instants de mutisme complet, de chant ou de cris - déchirantes déchirures. Un autre point fondamental de "Last Days" est la question qu'il ne cesse, sur un mode désespéré, de poser: comment habiter le monde ? A l'évidence, pour tous les personnages qui hantent le film et la maison de Blake, trop vaste pour eux, la réponse est passablement problématique. Au point de le fuir, de s'en évader. Ou s'en évaporer. Nourissant cette thématique qui structure le film, la mise en scène s'appuie sur des plans pour l'essentiel fixes dans lesquels se meuvent les corps, parfois jusqu'à la désarticulation; corps et mouvements burlesques et tragiques saisis avec une acuité sidérante.

Pour le commun des mortels "Last Days" pourra s'avérer une intrigante et triste méditation, et l'un des meilleurs films de l'année 2005. Pour qui se sent intimement partie liée avec les thématiques et les figures qu'il travaille, il jouera le rôle du plus envoûtant des exorcismes - et accessoirement, peut-être, du plus beau film du monde.


- Par R.Chapier
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