mon ego

Publié le par C.Egolf





Je ne sais plus voir sous les mégots dans le coin de la fenêtre. Je ne mets plus de possessif sur leur appartenance. Trop de mégots se sont entichés du rebord en briques rouges et le décor les a engloutis. Ils se confondent, je les oublie et ils pourrissent en secret les uns au-dessous des autres.

Pas rancuniers, les souvenirs. Ils s’entassent. Et sans rappel automatique. Que de l’involontaire, du détourné. Plus de lignes directes.

À chaque fois, je les redécouvre à moitié surpris lorsque la lumière se pointe avec le jour. Je me réveille à peine, je dors quelques instants avec eux puis je les sème derrière mes yeux ouverts et je les oublie à nouveau.

J’ai rêvé du mégot partagé avec la fille d’en face, celle qui rêvait de partager sa vie avec moi. Celle qui rêvait trop. Un marteau piqueur de désirs, une terroriste. Et je parle et je parle et je dis et je t’aime. Elle prenait ses assemblées de mots pour des affirmations d’amour réciproque. Ça ne marche décidément pas les rêves à sens unique. Ils ne tardent pas à s’effriter et finissent par crever poussière. Tu fumes un peu beaucoup tu sais, laisse moi tirer aussi que je sache où la fumée t’amène. Je le savais déjà moi. Elle est crasse, elle n’est pas forcément vouée à la volute la fumée. Souvent, elle est couleur bleu blanc gerbe.

Voilà, la fille d’en face a consumé une partie de ma clope, une partie de sa vie avec moi. Sans assumer la consommation abusive qu’elle faisait des tiroirs à mémoire. Elle se construisait sa dépendance en même temps qu’elle se fabriquait des souvenirs. Mémoire remplie, suintant l’inutile. Débordement. Et la fin se rapprochait pourtant.
Moi, je dormais près des mégots, le lit collé à la fenêtre, la mémoire consciemment creuse. Je les remarquais le matin ou plus tard avant de m'éveiller. Je dormais toujours quand je les contemplais et je me réveillais pour mieux les oublier.

Les mégots ne se consumeront jamais.

Alors je les écrase et je les entasse. Entassement dans un coin, toujours le même coin, un coin de connivence. Les moins miens sur le dessus, les autres planqués sous eux, le tout livré aux rythmes soutenus des saisons. La pluie, le soleil. Je déchire et je carbonise. Seul le dessus se détériore.

Un rêve de mégot. Mes mégots. Où se cache son mégot, ton mégot, mon mégot ?
Sous les couches des décombres.

Et la fille d’en face qui mettait des mots sur leurs difformités, qui les gorgeait de fragilité, de comptines de gamins. Les mégots n’ont pas d’excuse, ce sont des estropiés de naissance, ils s’y attendent.
Et ils ne sont pas miens. Pas vraiment. Pas ceux du dessus. Ils ne l’ont jamais été. Ils sont siens ou bien leurs. Ils ne contiennent plus mes récits. La fille d’en face s’est confondue avec les mégots et ils ont bifurqué. Ils n’ont plus de sens. Que pour le souvenir râpé, lamellisé. J’ai perdu la place de mes souvenirs. Mes mégots sont à des places de choix, sous les leurs, bien à l’abri de mon regard. Étouffants, croulants sous le poids de centaines d’autres mégots. Mégots X pour tous et pour moi. Perdus et en sécurité, mes mégots de solitude.

Oublie le tri des mégots. Les mégots ne se recyclent pas. Oublie le nettoyage des mégots. Les mégots restent toujours sales. Entasse. Entasse.

Personne ne jette les mégots. On s’attache aux détails qu’on ignorait jusqu’alors. Et les détails en tas, on tarde à se les éclipser.

Je ne vois plus les mégots mais leur présence me rassure. Je les garde sur la brique rouge sans jamais les retourner. Je n’y touche pas. Et le tas n’en finit pas de grossir malgré le soleil et malgré la pluie.

J’attends mon dernier mégot.
Que le tas éclate enfin et que mon ego s’envole.
Loin.


Publié dans textes

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mummm 29/02/2008 21:42

quelle plongée en apnée !j 'en ai le souffle coupédiantrement efficace !

Audrella 04/03/2007 23:56

j'aime ton ecriture !  c'est un honneur d'avoir tes mots à côté de ces images ! c'est un honneur que tu apprécies les défauts de mes images...  je sais que tu sais que l'oeil est une image voire même une imagination ! c'est Kant qui le dit et j'adhère forcément, c'est toute ma vie.
tes textes me touchent ! ton ecriture frappe fort au thorax, la fumée c'est le souvenir, fumer c'est se souvenir ! ça emplit les poumons et parfois on suffoque presque...  j'ai pensé à toi en revoyant 2046...
amitiés

L. Eliot 01/03/2007 23:07

Alors ça ! ça c'est bien, qu'est-ce que c'est bien ! il y a deux -trois passages qui m'embêtent un peu, mais quelle idée et quelle maitrise ! j'aurais rêvé écrire ça tiens..Après toutes les saloperies que j'ai lu aujourd'hui, ça fait du bien,Amitié et admiration,L.

Eric LÖW 01/03/2007 15:45

mégal après mégal, les mégots s'entassent : vieux rêves, vieux souvenirs, vieilles chaussettes, vieilles émotions rances... le Temps sert de filtre...