MANTRA

Publié le par R.Chapier




Après lecture... (Ce qui ne veut pas dire que j'en suis sorti, tant le bouquin provoque une addiction psychotropique comparable aux effets de La Maison des Feuilles de Danielewski).

Je ne sais pas si c'est un chef-d'œuvre, c'est fort possible. En tout cas, tout ce qu'on a pu dire dessus (Burroughs meets Rod Serling, Lowry post-cut-up, roman-ville, roman-monde, roman pop...) est à la fois vrai et insuffisant. D'une assez grande complexité narrative, qui n'entrave jamais une lecture des plus fluides (et pourtant...) et jouissives, ce livre phénoménal ménage aussi, entre autres, de superbes instants d'émotion (on a rarement aussi bien saisi la texture de l'enfance que dans sa première partie) et de grands moments d'hilarité. C'est aussi, et certainement surtout, un grand livre sur le temps.
Irracontable et inratable.


En voici un extrait :



DIA DE LOS MUERTOS (JOUR DES MORTS)
(HISTOIRE ET CÉLÉBRATION)



À peine éteints les feux de la Conquête, douze moines fransiscains arrivent à Mexico pour se charger de la conversion spirituelle des indigènes. Ils propagent encore plus de feu, brûlent des idoles, des temples, des prêtres. Ils découvrent que certaines fêtes indiennes ne sont guère éloignées des leurs. Ils commencent par là, les battent comme les cartes d'un tour de magie. Ils en montrent une et la transforment. La toussaint devient le jour des Morts, qui se déroule pendant Hueymiccailhuitl, à moins que ce soit l'inverse. Suivre les mouvements de plus en plus rapides de ces cartes n'est pas facile.

Le jour des Morts se prépare durant plusieurs mois. Tout doit être neuf : serviettes, nappes, objets servant à décorer l'autel. Les morts protègent les vivants à condition qu'on les respecte.
Dans La Mordida, roman autobiographique inachevé de Malcolm Lowry, on peut lire :
"Je songeais... à la première fois que j'étais allé à Acapulco et d'ailleurs au Mexique, le jour des Morts, en 1936. Les papillons voletaient autour du Pennsylvania pour lui souhaiter la bienvenue et... alors que nous accostions et comme il était difficile de marcher sur la terre ferme, j'ai avalé la première gorgée de "là où tout a commencé"... J'ai bu mon premier mezcal le lendemain, après être allé nager à Hornos : oh, combien de souvenirs me revenaient, d'oscillations, de délires, de rendez-vous ratés... toute la bêtise de ma jeunesse..."

Malcolm Lowry ment. Il n'est pas arrivé au Mexique le jour des Morts, mais vingt-quatre heures avant, ainsi que l'atteste la date du 30 octobre tamponnée sur son passeport. Mais comment ne pas être tenté de mentir, de déclarer qu'il a débarqué le jour de la saint-Firmin, patron de tous les consuls, pour vider une bouteille après l'autre en compagnie de son personnage, au point de ne plus trop savoir où commence le premier et où se termine le second ? Écluser jusqu'à ce que toute la vérité le déserte et que seul demeure le mensonge.

Moi, je ne mens pas.

Je meurs le jour des Morts, Maria-Marie.
On me donne la mort, pour être plus précis.
Je me tue, pour être encore plus précis.
On me donne la mort et je me tue - je me dépressurise - le jour où les défunts obtiennent avec reconnaissance la permission d'aller voir leur famille et  leurs amis.
Une fois par an.
Les enfants morts arrivent le 31 octobre (aidés de leurs masques quand ils n'y parviennent pas tout seuls).
Les morts adultes apparaissent le 1er novembre.
Le 2, les uns et les autres regagnent leurs sépultures habituelles jusqu'à l'année suivante.
"Pleurer l'os", disent les Mexicains en parlant du jour des Morts.
Détail pertinent, Maria-Marie : le jour des Morts où l'on me donne la mort, où je me tue et me dépressurise, est le dernier qu'on célébrera avant longtemps dans ces contrées. Il s'éternisera au point de devenir l'Année, la Décennie puis le Siècle des Morts... Car ce jour des Morts verra mourir beaucoup d'adultes et d'enfants. Ils seront si nombreux à trépasser que l'année suivante, à cette même date, tous ceux qui se rassembleront pour célébrer cette longue journée seront des morts.



(Rodrigo Fresan, Mantra, Éditions Passage du Nord-Ouest, Traduit de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, 2006)


Publié dans littérature

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Menear 21/07/2007 11:43

Superbe roman (irracontable, c'est bien vrai !), j'en suis resté scotché plusieurs jours après la fin de ma lecture. Comme si on ne pouvait pas réellement en sortir, comme si ce bouquin était à lui seul un univers à part entière.Un très grand roman, sans aucun doute, résolument moderne et qui, je l'espère, fera date dans l'Histoire de la Littérature :) .

SysTooL 17/03/2007 15:53

Ah ben vu les références que tu cites, entre Lowry et Danielewski, ça m'intéresse forcément...Merci FrankSysT

Eric LÖW 01/03/2007 15:48

bel extraitMalcolm Lowry a le droit de "mentir" : c'est le droit imprescriptible du créateur "d'arranger les apparences" pour mieux faire percevoir la réalité dissimulée sous la surface des choses...