Damaged

Publié le par R.Chapier





Voilà bien longtemps qu’un aussi bon, qu’un aussi beau, qu’un aussi grand disque n’avait pas eu l’occasion d’atterrir sur nos platines. On ne sait si le fait qu’il soit sorti dans une semi-indifférence quasi-générale (par chez nous en tout cas) doit nous rendre tristes à pleurer ou fiers de faire jalousement partie du petit comité de ceux-qui-vont-chérir-cet-album-jusque-à-la-fin-de-leurs-jours...
Nouvel opus du collectif (une quinzaine de musiciens en moyenne) de Nashville placé sous la houlette du génial Kurt Wagner, Damaged est de loin ce que Lambchop - pourtant déjà responsable de moult galettes hautement recommandables - a produit de plus intense et de plus abouti : jamais l’alliance folk-soul à la base du son du groupe n’aura été aussi splendide. L’album, dépourvu de la luxuriance pop d’un Nixon comme de l’aspect foutraque et touche-à-tout du double Awcmon/Noyoucmon, sait toucher en plein cœur par sa délicatesse et sa simplicité, s’inscrivant plutôt dans la lignée des ballades douces et graves d’Is a Woman - autre chef d’œuvre.

Si Damaged (nettement le titre le plus frontal et prosaïque de sa discographie) a été en grande partie conçu pour cautériser les blessures intimes de Kurt Wagner, nous sommes cependant loin du déballage public, et les dix chansons qu’il nous livre ne nous en diront pas grand chose. Tant mieux : elle nous auront en revanche transporté,  de métaphores brumeuses ou cryptiques en storytelling littéral, au pays des âmes douloureuses, au cœur de contrées dont on revient apaisé mais pas indemne.

Cet album - contraire absolu d’une collection de singles - dont l’ensemble s’élève à une altitude peu commune s’offre tout de même le luxe de présenter quelques sommets : l’ouverture “Paperback Bible” (d’ores et déjà l’une des plus belles chansons jamais écrites) avec son texte au thème improbable - inspiré d’un vide-grenier radiophonique, un quasi cut-up nous raconte un homme perdant sa foi - et son atmosphère à la fois détachée et poignante ; “I Would Have Waited Here All Day”, incroyable love song du quotidien, la gorge serrée dans la dignité ; le final "The Decline of Country and Western Civilisation" et son blues de prédicateur halluciné et fielleux venant s'échouer sur les plages d'une grâce retrouvée ; “Crackers”, unique morceau du disque permettant de taper du pied, et porteur de vers comme "Autumn leaves/But she never said where she was going" ou “Here we sit/Out this tropical storm/Burning pages from your notebook/Just to keep your hands warm”...

D’une manière générale, les textes de Damaged révèlent une qualité littéraire hors du commun, à laquelle sied parfaitement la musique de Wagner et des ses hommes, avec le discret mais fécond renfort du trio électronique Hands Off Cuba qui vient creuser encore un peu plus des textures incroyablement riches pour un disque qu’une oreille distraite pourrait juger monolithique. Les trésors sont pourtant nombreux qui se découvrent au long des écoutes de cet album, entre l’héritage Arthur Lee (les entrelacs de “Prepared”, les chausse-trapes de “Day Without Glasses”), le piano de Tony Crow, plus discret mais aussi chavirant que dans Is A Woman, quelques atmosphères Gainsbourgiennes, cordes pluvieuses...

On pourra penser beaucoup de choses en écoutant Damaged - chaque écoute en appelant une nouvelle- on pensera à Cohen, à d’autres... On pensera surtout que Lambchop est un groupe essentiel et qu’il a produit l’un des meilleurs disques de la musique américaine de ces dix dernières années. Au bas mot.







(mini-site consacré à Damaged)


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Chtif 01/03/2007 02:19

ouh... tu  m'as piqué au vif avec cette chronique, je connais pas encore ce qu'ils font ces gaillards là

Lazare 19/02/2007 21:39

Alors, tu réfléchis toujours ? :-)

Leonard Eliot 16/02/2007 22:30

Paperback Bible est extraordinaire. Je me laisse le temps de découvrir l'album que je n'ai entendu qu'une fois (et dans le brouhaha!), mais merci et bravo pour cette critique aux mots justes.