pleurer l'os

Publié le par C.Egolf





Ton cadavre fait envie.
Avant de gagner l'autel à mon tour, j'anatomise les inconnus qui étouffent de se courber au-dessus de ton visage de presque vieux mort rafistolé pour l'occasion. Ils se penchent en couinant, le regard se dérobe vers l'arrière comme s'ils avaient peur de se perdre dans l'absolu de ton absence. Ils voudraient t'entendre et que tu les consoles de ces manifestations intrusives de la Patronne. Pourquoi diable as-tu donc choisi de t'exposer ainsi aux yeux des vivants ? On dirait que le Monsieur dort, qu'il va se réveiller d'une minute à l'autre. C'est bien fait, on y croirait, on oublierait presque que le Monsieur ne sera bientôt plus qu'une lourde et pesante abstraction.


Un jour, je t'avais demandé de m'expliquer les perles des chapelets, les impasses, les calvaires et les avions cruciformes. Tout ça dans la même soirée. Tu m'avais raconté des histoires en forme de graines, c'était compliqué, je les ai mises quelque part, elles y sont toujours.

Quand je suis monté te rejoindre, j'ai réussi à faire comme si on était seuls toi et moi. Eux, je les avais plantés sur le parvis de l'église, ils étaient soulagés de respirer l'air du dehors et de s'engager dans la course à l'oubli. Une allée de cierges, je m'enfonçais à chaque pas, tu étais en bas, j'y suis allé, je t'ai pas regardé de travers, je suis sorti et j'ai prié pour que rien ne se dissipe jamais.
Je viendrai tous les jours m'allonger au pied de ton marbre, je n'aurai pas besoin de me chercher l'excuse de la rose fanée.

Maintenant, tu disparaîs. Alors je l'ai fait, courir, frapper, vomir et s'accrocher aux fenêtres et puis rêver. Surtout ne pas enterrer les rêves des morts.

T'es monté au ciel, leurs foutus abandons, t'es en bas, je sais, t'es privé de tout mais t'en sais rien. Tu vois, tu as la grande mémoire pour toi seul, à mettre en branle, tu es le monde à jamais fini.

Et je suis la bouteille de tequila.



Publié dans textes

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sinciput59 29/06/2007 15:40

Le texte est émouvant, a chaque mot, on entends sourdre et mourir sans cesse en nous un désir de pleurer. bravo, écrit, écrit, écrit... Je t'embrasse Les morts ont des anges gradiens en chrisanthème, ils ont des lits tous alignés comme au dortoir, où soulève parfois de douloureux problème : to be or not to be ? c'est à voir... 

XXXXX 31/05/2007 01:12

tu voulais savoir, tu sais, j'ai mis cinq croix

Plaiethore 14/02/2007 10:41

Douloureux et beau.Non, surtout ne pas enterrer les rêves de nos morts ; ils sont la substance même de leur mémoire, la plus belle raison peut-être de sourire en les contemplant, en les étirant.