A travers les rails

Publié le par C.Egolf





Je suis resté une heure environ dans la salle de bain. J'ai commencé par tout enlever sur mes mains, c'était collé, la boue, le sang, le sale, j'ai bien nettoyé pour pas faire d'histoire. J'ai plongé ma tête dans l'eau froide pour en sortir, quatre, cinq fois j'ai recommencé. J'avais fermé à clef mais il y avait des visites répétées, des coups frappés contre la porte, je faisais semblant de pas entendre, de pas être là. Ils ont du croire que j'étais piqué parce qu'ils sont venus à plusieurs, ils tapaient fort et ils insistaient, ils ont dit qu'ils casseraient les murs si je leur ouvrais pas mais j'ai pas ouvert. Je me suis ratatiné dans un coin, mes genoux flageolaient, ma tête voulait pas revenir, je la cognais d'avant en arrière, fou ou pas, je savais qu'elle finirait par céder à la douleur, je la serrais pour qu'elle comprenne et qu'elle se taise. Ils hurlaient derrière la cloison, ils cognaient de plus en plus fort. J'ai pu me relever et tirer sur le store. J'ai sauté par la fenêtre, le vent était humide. La tête hors d'usage, j'ai sauvé mes tripes, j'ai couru au travers des ruelles glissantes et désertées du quartier Saint-Maurice, mes lèvres s'envolaient. "Va-t'en, va-t'en, qu'elles me criaient, va-t'en pour toujours." Place des déportés-fusillés, square des martyrs, boulevard de l'étoile jaune, une impasse, le noir, je me suis mis à marcher, peut-être que le goût de terre allait m'abandonner. Au fond, c'était sûrement comme l'alcool, on s'y habitue à force d'avoir mal au bide et bientôt on n'y fait plus attention. Sur le trottoir d'en face, j'ai aperçu le gamin. Il se sifflait une bouteille de Coca. J'avais repris des forces. Il m'a fixé d'un regard teigneux avant de s'allumer une tige. L'envie de fumer me démangeait. Un peu plus loin, d'autres jeunes avaient formé un cercle avec leurs bécanes et un pétard passait de main en main. J'ai traversé sans réfléchir. J'ai pas attendu qu'il parle le premier. Je l'ai chopé par le col et je lui ai dit qu'il fallait qu'il me file sa meule, que sinon, j'allais le crever. J'avais encore la terre dans la bouche. "Ca va", il a dit. J'ai pas eu à cogiter après ça, j'ai filé tout droit vers la sortie de la ville, on s'était même pas dit adieu avec les autres.
Autour de moi, la lumière grésillante des reverbères ne diffusait que des ombres ramassées et silencieuses. Je ne savais pas où j'allais mais j'y allais seul. Je sentais les gens se décomposer derrière moi.


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mummm 29/02/2008 21:49

on est cette fois encore emporté à toute allure, impossible de résister ! on a les images et les sensations...quel talent !

Don jerry Can 07/02/2007 19:32

"D'ailleurs la mort d’un homme n’arrête pas un train" Arthur Cravan

L'oeil regardait cahin-caha 06/02/2007 23:24

Quelle plongée... Ton écriture est prenante, et s'y laisser prendre est un plaisir.

delphine 06/02/2007 14:37

terrible frankie!(la terre dans la bouche crevée de mutismecela m'a rappelé françois bon, l'enterrementun écho lointainmais qu'importe!terrible cette langue que tu as là!...)

Eric LÖW 05/02/2007 10:25

toujours mécanique l'orange ?