Last Days

Publié le par R.Chapier




Blake, rock-star récemment échappée d'un centre de désintoxication, erre dans sa maison et les bois qui l'entourent en attendant de quitter la vie... Avec ce nouveau film (inspiré sur le mode "si loin, si proche" par le suicide de Kurt Cobain), Gus Van Sant, construisant l'une des plus singulières et passionnantes filmographies américaines d'aujourd'hui, clôt ce qu'il convient de considérer comme un triptyque, mis en place avec "Gerry" et poursuivi avec "Elephant". Plusieurs constantes: trois faits divers à l'issue morbide, trois lieux-clés, un même refus du psychologisme et de la narration classique, une même coexistence miraculeuse de l'abstrait et du concret; des passerelles et des variations: ces trois films font bien partie d'un même ensemble.

On pourrait alors craindre de trouver en "Last Days" les stigmates d'un encroûtement dans le statut fraîchement conquis d'Auteur à la fois radical et admirable. Une bête à concours? Craintes promptement ravalées à la vision de ce nouvel opus: "Last Days" est à la fois beaucoup moins "aimable" et beaucoup moins évident que ses illustres prédecesseurs. C'est en soi une bonne nouvelle et chaque modalité de ce glissement ne fera qu'accroître notre heureuse surprise. Là où le cinéaste aurait pu se contenter d'un troisième chef-d'oeuvre (et il est là), nous le voyons, tout en conservant une grande cohérence, casser lui-même le système qu'il a mis en place et prendre le risque de l'inabouti. Car, en accord avec son sujet, "Last Days" est entre autres choses un grand film de l'inabouti: construction bégayante, maison que l'on n'habite pas tout à fait, bribes de chansons, vie prématurément quittée... Dès lors il sera difficile de définir ce qu'est exactement ce film qui joue avec les clichés liés à son univers, fait naître l'étrange de la trivialité et brouille les pistes (Pitt "joue" Cobain mais s'appelle Blake, comme le William Blake du "Dead Man" de Jim Jarmush jouant lui-même avec la figure du poète homonyme...) : Comédie neurasthénique? (avec son abyssale tristesse et son burlesque sec), "Fureur de vivre" post-postmoderne ?

Au diapason de son personnage central -incarné avec grâce et génie par Michael Pitt- le film conjugue naïveté et gravité et s'immerge sans gilet de sauvetage dans la déconnexion. Goût de l'inabouti, mouvement autodestructeur, jeu avec les poncifs, trivialité et bizarrerie, poésie naïve, drôle et violemment tragique: certains auront peut-être déjà traduit, "Last Days" est un film "cobainien", et porte autant la marque de l'auteur de "Polly" et "Something in The Way" que du cinéaste de Portland. Mais au "vrai" Kurt Cobain, Van Sant n'emprunte finalement que cette singulière poétique. La ressemblance entre Blake et l'image que nous avons du chanteur disparu est certes recherchée, mais dans le but d'installer un jeu, troublant et fascinant, avec l'imaginaire et les souvenirs du spectateur. Avec pour résultat une sensation d'intimité rarement (pour ne pas écrire jamais) atteinte dans une salle de cinéma.

Cette intimité, qui doit beaucoup au travail sonore (proprement hallucinant), est l'une des données essentielles de l'oeuvre, et passe d'abord par le marmonnement, mode d'expression privilégié du film. Et de Blake, sauf rares instants de mutisme complet, de chant ou de cris - déchirantes déchirures. Un autre point fondamental de "Last Days" est la question qu'il ne cesse, sur un mode désespéré, de poser: comment habiter le monde ? A l'évidence, pour tous les personnages qui hantent le film et la maison de Blake, trop vaste pour eux, la réponse est passablement problématique. Au point de le fuir, de s'en évader. Ou s'en évaporer. Nourissant cette thématique qui structure le film, la mise en scène s'appuie sur des plans pour l'essentiel fixes dans lesquels se meuvent les corps, parfois jusqu'à la désarticulation; corps et mouvements burlesques et tragiques saisis avec une acuité sidérante.

Pour le commun des mortels "Last Days" pourra s'avérer une intrigante et triste méditation, et l'un des meilleurs films de l'année 2005. Pour qui se sent intimement partie liée avec les thématiques et les figures qu'il travaille, il jouera le rôle du plus envoûtant des exorcismes - et accessoirement, peut-être, du plus beau film du monde.


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etienne 04/01/2007 15:36

Salut
ouep super article, et ton site est cool !
pas encore vu ce film, mais ce que tu en dis me donne envie de sauter par dessus mes maudits aprioris
et merci pour l'info au sujet de what a wonderful world !

Neil 04/01/2007 10:39

Salut,J'avoue que pour ma part, bien que j'aime énormément Gus Van Sant, je n'ai jamais réussi à rentrer dans Last days... trop "inabouti", comme tu l'explique si bien.En tout cas, très belle écriture qu'est la tienne "_"

Eric LÖW 03/01/2007 09:47

bonjour !
il me semble reconnaître 1 style... (& des références...)
me tromperais-je ?