poussière

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Il a commencé à pleuvoir. J’ai traversé la longue avenue. J’écoutais le bruit de la pluie qui coulait. Je m’attendais à voir surgir
les mains frémissantes de ma tante Anna. Elles agitaient de petits sachets transparents, du sucre en poudre, on ne voyait que la nuit au-travers. Anna était furieuse. Elle fixait les grands immeubles bétonnés et criait fort en regardant de mon côté :
Ne quitte pas la maison, retourne d’où tu viens, ne prends pas le train, surtout pas ! Prends la fuite, sers-toi des feuilles tombées là pour te cacher le visage ! Oublie tout, n’oublie rien, marche, cours et reviens !
Les pompiers sont arrivés peu après, ils ont défoncé la porte, pensant qu'Anna aurait regagné le 55ème et dernier étage de la tour nord. Ils n’ont pas vu qu’elle disparaissait à l’angle de deux rues plongées dans le noir, laissant quelques sachets s’échapper de sa veste. J’en ai ramassé un, j’étais trop jeune pour me rappeler, j’ai goûté ce qui me semblait être du sucre ou du sel et qui n’avait finalement pas de goût. D’autres m’ont montré comment faire, feuilles d’aluminium, vapeurs, intraveineuses. Ils suivaient ma tante à la trace et sont allés jusqu’à lui faire les poches. J’ai descendu, monté des milliers de marches, gardant au fond de moi les mots humides qu'Anna avait réveillés. Ils prenaient tout l’espace de l’avenue, se logeaient dans les étalages uniformes du marché noir, bloquaient les issues de secours, poussaient drus sur ma peau et s’arrachaient parfois quand je partais pour une autre lune de miel. Il pleuvait encore. Des images se découpaient dans l’aube rouge de novembre, les gouttes tombaient comme des flocons de cendre, mon souffle montait haut et blanc pour occuper le ciel. Je me faisais des entailles dans les doigts à force de dénouer les ronces artificielles. Anna ne revenait pas. Elle avait éteint les lumières en partant, me laissant seul avec ce poids d’un siècle et les passants aux joues caves qui semaient derrière eux les sachets désormais vides de leurs âmes. J’ai décidé de courir sous la pluie.

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