downhill

Publié le par Cranskens





Cast a cold Eye
On Life, on Death
Horseman pass by

W.B. Yeats




Hôtel Downhill. Voie ferrée. Face à la mer. Une maison victorienne qui côtoie des préfabriqués. Protégée par les falaises. Décor improbable. Lumière envoûtante. A la nuit tombée, un train passe lentement devant nous. Irlande du Nord, vent, bruit du ressac. Des hommes casqués se traînent à minuit sur les rails. “Until we meet again”. C’est après Bushmills et Giant’s Causeway. Rien ne glace.


J’ai mis le nez par la fenêtre. L’absolue nécessité d’écrire. Il faut se fixer des règles pour ne pas devenir fou. Deux heures par jour, toute une semaine, tout un mois. Deux heures par nuit. Je prends une photo des barbelés électriques qui jouxtent la maison, falaise abrupte, mer qu’on devine, déchets hors-champ. Un chat diabétique nous a mis le grappin, des bougies que le vent éteint, une odeur d’éternité qui arrive sans prévenir. Et des mots. Sans importance. Qui me prennent le corps d’assaut. Répétés, insupportables. Déplacés. J’ai parfois l’impression qu’il faudrait que je meure pour qu’elle comprenne. C’est quoi ? Du mal, pur, brut.

Un petit chemin à travers la lande. Downhill. La lumière qui ne s’improvise pas et qu’on croirait pourtant venue là par hasard. Putain, ce vent. Le 12 ans d’âge m’a embrasé les côtes. C’est une journée qui a commencé sans mentir. Et puis ça monte, pour trois fois rien, le coeur en faïence, je ne sais pas pour après. Il faudrait qu’on m’attache au fonctionnel. C’est apaisant, la côte d’Antrim, la Chaussée des Géants. Je voudrais que ça existe en soi, pour soi. Parasites. C’est avide et ça ne me laisse en paix qu’une minute sur deux. Ce qui ne détruit pas rend quoi au juste ?

Je fais tomber la marmelade, je ne veux pas d’explication, je ne suis plus désolée.

En vouloir à l’imagination de s’être laissée happer par le réel. En vouloir au réel de prendre toute la place. Ca brûle. Je voudrais choisir, je dois tirer à pile ou face. Je suis au seuil du plus grand soir de ma vie. C’est ça ?

Un regard par la fenêtre. Puis un autre. Je suis l’une des habitantes de la petite maison victorienne. Le réel se rejoue ici. Donne son souffle au narrateur. Dégage l’auteur de son égotisme de névrosé. Ne fait plus dans le pathos. On se retrouve parce qu’on accepte de jouer le jeu et d’en venir aux faits. L’auteur n’existe plus. Le personnage peut enfin déployer ses ailes de bâtard. Je m’en vais. Il respire.

Donc. Par la fenêtre. Je regarde les ouvriers tirer leur lourd convoi sur les rails. La mer frémit à leur passage. Un peu de lumière me laisse admirer cette lente procession qui marche presque sur les vagues. J’ai encore cru voir le visage de mon frère parmi les hommes en jaune, sous un casque.
(Le récit commencerait donc en Irlande du Nord, au-delà de Belfast, à Downhill, à 30 miles de la Chaussée des Géants)
(Le géant a détruit le pont qui reliait l’Irlande à l’Ecosse, à cause de la peur)
Bon.
Le gérant de l’hôtel n’arrête pas d’aller et venir en traînant un nombre incroyable de poubelles. Il les amène en bordure de plage. Peut-être il les vide dans la mer. Il y a un gigantesque panneau sens interdit. A chaque fois, il passe devant la table où je ne me lasse pas de contempler le décor improbable qui m’entoure. R prend une photo de nuit de la maison victorienne. Un train finit de colorer les lieux de ses feux aveuglants. Un chat diabétique épie nos moindres gestes. S’il n’y avait cette sourde terreur pour me rappeler à l’ordre, je me coulerais au plus profond de cet instant. Total. Parce que j’ai aussi la lumière de Giant’s Causeway dans les orbites et l’odeur du sel qui m’ouvre le ventre.

En fait, je vais peut-être devoir le laisser de côté et écrire le plus urgent. Je n’ai plus le sens des mots originels. Il se pourrait qu’ils doivent se dissoudre pour renaître. Je ne peux plus. Je vais d’abord en finir avec cette histoire. Un jour, juste après, j’y reviendrai. C’est peut-être ce choix qu’il fallait faire. Je ne laisse pas tomber, c’est dur. En finir avec la peur, les noeuds.


Publié dans textes

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