11 août

Publié le par Cranskens





Ils m’ont arrêtée à la douane, sans attente précise, sans étreinte. Le vent entêtant autour des blockhaus fissurés, les mauvaises herbes au creux du bitume délavé, les mouettes agglutinées sur les toitures défoncées. Une voie fluviale pas loin. Le sel en bouche, les cordes vocales pleines de miel, mon peigne à portée de mains, la taule volante sur le passage d’un convoi funèbre, l’éternité statique, sans piment, advenue un beau jour, grise et sereine.
La voix est aigre-douce, j’en connais un rayon, ils ne me barrent pas la route, je scrute le blanc bleu du ciel et la direction à venir, la voix répète, “vos papiers”. Voilà ce qu’ils cherchent alors et qu’on n’aurait jamais dû glisser dans son sac. “Vos papiers”. Pour un peu, je les aurais semés loin derrière, histoire de me commettre une fois pour toutes, le feu marche avec moi, je l’ai dans la poche. Peut-être ils les auraient trouvés quand même ou j’aurais fini par avouer, là-bas, au sommet de la colline, au centre du monde, enfouis sous les aubépines, les hortensias, le chèvrefeuille. Ils ont de l’odeur. Ils ne m’auraient pas cru, j’aurais douté un temps, de ce qui est vrai, de ce qui peut encore l’être après ça. “Mademoiselle, vos papiers !” J’attends avec eux, je n’ai plus trace de rien. De loin, je viens de loin, barbelés dans le fond, flamands roses, France profonde, lueur britannique, je cherche aussi. Cases multiples, tirez-moi les racines, le portrait, le code génétique, le jour viendra, le jour est venu. C’est aujourd’hui qu’on goûte à l’être unique que je suis, que nous sommes tous, joue contre joue, au pluriel comme au singulier, deux trombes d’eau, des à-coups de lumière, août est une année entière de déréglements climatiques, hygiéniques, sentiments synthétiques, mots butés, diurnes, cliniques. Août est en phase, les photos sont en noir et blanc, le regard est insensé, comme les entrailles, le coeur vides. Sur mes papiers, j’ai 19 ans, je ne sais rien, c’est en couleurs. Ca arrive comme ça. On croit pouvoir ranimer la mort même, le grand jour, les brindilles comme les tornades. Les mots suivront. Autrement réalistes, cruels et fatidiques, fauchés comme les blés. C’est moi sur le permis de conduire, oui, on pouvait sourire à l’époque, on pourrait même récidiver, là, sans arrières pensées. Surtout ne pas me toucher. Je leur chanterais bien la chanson que j’ai écrite hier, quand j’étais devenue la pluie-même, elle commençait par : “Les nuits où je me perds, qu’en est-il du sens, des rêves sans sommeil, des contre-courants d’air, je tourne en rond, merci pour le contre-sens, pour les appels d’air, j’ai perdu mes clefs, le chemin qui s’étend, au plaisir de m’ouvrir en deux, de regarder en face le meilleur comme le pire, vaste supercherie, l’étendue des possibles, tu ne l’étais pas non plus, douée pour la sémantique, innocence au kärscher, euthanasie, asphyxie, décoction de plantes vertes, qu’est-ce que tu choisis ?”
Et si je tournais en rond, la pluie témoignera contre moi, les mecs qui ont essayé de me caresser aussi, la foudre et les hurlements du ciel, les vieilles guenilles flottantes, les larmes confondues, les mots écartelés encore, le prof de philo. De quoi on parle au juste ? De Nietzsche ? De Dieu ? De l’insubordination de l’être, de la combustion spontanée, de l’esprit fort, de la responsabilité individuelle ? Je tente de soumettre la nuit, les traits forcés, l’autocritique en ligne de mire, le poitrail nu, le bruit partout, les images dessinées au creux d’un ventre distrait par le désir, grisé par tant d’heures basiques acides ph neutre, les voix au-dehors. Hier encore, je me suis oubliée sur un bâtiment public, après une filature d’étoiles. Rien n’est dû, c’est le mois d’août qui veut ça, campagne rase, on sèche, on accepte, on double l’aspirine, les règles du jeu, là mon corps, plus loin mon âme. Mes papiers tendus, je dissocie les actes et les paroles, je sais, dépouillée, à la frontière, aux extrêmes, je bénis les morsures du temps, priant le vide de rester à son poste, intangible et fier, presque doux, presque accessible. Trop tard pour les papiers. Le garde-barrière me remercie, c’était couru d’avance. La voie est libre.




               

Publié dans textes

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Audrella 29/08/2008 10:17

Brilliant ! et je dirai même aveuglant parce que c'est ça le réel !Bravo !

Un pauvre biquet tout gluant 22/08/2008 20:47

Comme toujours encore, un texte brillant où tu réussis à dire ce qui ne peut être dit, avec cette fois-ci, une délicieuse touche d’humour.

Oliv kronsilds 17/08/2008 14:49

Le vide se rempli, pourtant, comme une loi immuable des vases communicant. Mon vide.Les à-coups electriques, les sels en bouche, les marmots, les mots morts. Finalement peut être pas tant que ça.Quel est l'air de ta chanson ?