le vieux léon

Publié le par Cranskens






D’abord cet homme qui me dit : alors toi aussi ? C’est depuis le trottoir, le regard pas vraiment las, à peine insistant. J’aurais dû lui dire : c’est pas explicable, hein ? Et puis tracer, la coupe aux lèvres, le cendar à remplir, la fille en face de moi qui me sauverait une fois encore. Ici, il y a des nappes à carreaux sur toutes les tables, l’écran à musique est muet, c’est Dylan qui s’échappe des enceintes et ça n’a rien à voir. Je n’ai aucune volonté de me perdre. Je reprendrais un autre verre et tracerais des larmes invisibles sur le blanc des carreaux. Rien n’existe jamais tout à fait, les discussions de comptoir non plus. Et cet homme, là, qui me fixe depuis l’hiver de la rue, ça durerait trois secondes en laissant couler, cinq peut-être, il disparaîtrait à l’angle, et puis rien, des jours, des jours entiers devant la glace. Mais non, je me lève, moitié surpris que le jour ne soit pas tout à fait tombé, il est droit comme un “i” mais penche par endroits. Je lui tends une tige, ce qu’il voulait, il ne bouge pas, les yeux grands et clairs. Ce qu’il cherchait, je n’en sais rien, je devine, des minutes pour se sortir de la guerre civile, qui couve, qu’il prépare, qu’on prépare tous, les barricades noires et blanches et grises, la poudre sous le nez, qu’on calfeutre, brisés par nos valeurs de schizos, mais qui finira par, à l’ouest, à l’envers, au rond point à gauche, au sens rouge, sur nos mains, j’ai l’odeur et l’envergure, même si j’ai rendu mes initiales et vomi mon parti, la devanture minée de tous côtés. Je le vois à son air, cette anarchie a le goût de boucherie, de réveils imprécis, de lancers maladroits et de musées pour finir. Alors il peint des femmes. En attendant. Les villes fuient, se recouvrant de travers, de verticales vérolées, polissant leurs codes et leurs gestes, veillant à leurs viles espérances. Tandis que les femmes. J’attends. Tandis que la nuit s’achève. Encore un tour. Tandis que mes points de suture, que mes lèvres écarlates, que le corps de la nuit se dessine, que mon être en demande, que les doigts tout au fond, que la logique du silence, que la mer monte. Et que l’amour dans tout ça. Il m’a dit : tu vois, toi ? Et après je ne sais plus. Une carte dans les mains, sa photo dans le coin supérieur droit, année 2005-2006, le nez dans la poudre des carreaux.



Publié dans textes

Commenter cet article

Rimbaud Dylan Haynes 18/07/2008 01:55

Ne dites jamais quelque chose que votre interlocuteur ne puisse pas comprendreNe créez jamais rien, ce serait mal interprété, ça vous enchainerait pour le reste de votre vie, ça ne changerait jamaisJe le vois et je l'entendsJe le respireIl entre dans les pores de ma peauLe vent entre mes yeuxDu miel sur mon peignePlus d'encre

Kino 13/07/2008 04:23

Amour et printemps, le vieux Léon, Sous le ciel de Paris



Niko 12/07/2008 22:49




Audrella 09/07/2008 15:38

Incroyable écriture ! C'est magnifiquement écrit, créatif, et parfaitement contemporain !

Audrella 09/07/2008 15:30

J'aime ton écriture et si ton écriture est ce que tu es, je crois comprendre mieux qui tu es et j'aime ce que tu es.Pour autant je me sens coupable de ne pouvoir te donner ce que tu veux, je ne fais plus de photographie en ce moment, la peinture me bouffe tout mon temps si tu savais. Mais si tu aimes la peinture peut-être pourrais-je t'en envoyer  ? et si quelque chose te dit tu prends et si rien ne te dit tu laisses. De toute façon j'ai l'impression que quelque chose est écrit, nous travaillerons ensemble, au pire nous pourrons essayer de mettre en résonnance quelque chose en faisant connaissance.bien à toi,A*