unplugged in NY

Publié le par CE






Le soir où je suis revenue. C'était un soir de février je crois. Une vieille femme encore qui me regardait au travers de la vitre. Dans le train, je ne bronche pas, je prends l'air, je m'arrange pour ne pas rater la dernière marche. Je me demande : est-ce que c'est bien la peine une brisure en milliers d'éclats ? Il fait chaud dans la rame, quelques pousses vertes au sommet des tilleuls de la grande avenue, je fredonne tout bas j'ai l'impression mais peut-être je chante haut et fort, traînant sur certaines syllabes, oubliant certains mots, glissant en rythme le long des rigoles. Dans ma tête un jeune homme attache des feuilles blanches aux branches des arbres. C'est la voix de mon frère : le soir où je suis revenu, c'était un soir de novembre, tu te souviens, j'ai pas pris le chemin habituel, j'ai contourné les grilles du parc, vidé mes poches dans les grandes bennes pas loin de l'Arquebuse, traversé la passerelle des anglais, Saint-Médard, la petite église, la station-service, je filais, des pierres plein les poches, je les garderai je me disais. La suite, tu la connais pas vraiment ou c'est peut-être comme t'as imaginé. Je te la raconterai plus tard si tu veux. Je veux, elle me plairait ton histoire. En voix de basse, comme celle de mon grand-père, en conteur chargé d'âme, en images aussi. En attendant je marche, vite et puis moins. A mes côtés, une voix plus lourde, de contes noirs, qui me suit, sans lueur sans âme, jusqu'au milieu du pont métallique. Je ne plie pas, je pourrais, et alors ? C'est là que ça part en vrille.
J'ai remarqué un type tout au fond de la salle, on dirait qu'il prie, c'est idiot. Au comptoir, je commande la meilleure bière du monde, glory hallelujah, je me coule dans chaque sourire, je peux, je pourrais, j'ai pas fait cent pas en tout.
La fille, le mec me raccompagne, on parle littérature, mors fendus, fendillés, reliure frottée, envois d'Artaud, de Musset, là je perds le fil, les doigts, nuque brisée, je l'agrippe à ma langue attrape rêve, touchée, je touche, me détache, très loin les bras. Si j'avais un flingue, je lui aurais posé sur les tempes jusqu'à ce que la lumière soit. Sans lueur, sans âme. Sur mes tempes. La même musique, on s'arrête. Le soleil descend, rouge. Ca repart.
Le jour de mes quinze ans, j'ai su
On ne se sent jamais aussi
Des vieux en état
Et puis croire, trois fois le panneau, dessus : take care of words. Ne me lis plus jamais.
Je ne suis aucun des mots suspendus aux poignets. L'absence de profondeur, l'intermittence des coeurs, la synthèse usurpée modèle-entité, les principes beaux laids humanité distance, j'envisage. Et le goût de langue coupée. Je ressens, brèche ouverte, la mémoire, les balâfres, disette et bleu de travail dans le regard impavide des passants étrangers natifs fruits secs attachés à leurs racines boiteux du dimanche. L'objet : un amas de chair recueilli sous un stock bricolé de couvertures qui ferait rendre tripes et boyaux. Il fait froid, le tas d'yeux émet des ondes, alarme, au feu, qu'est-ce que je ne donnerais pas, une minute à moi, le promontoire le plus proche, à s'en mordre les doigts, la langue, l'âme, nihilisme, amour-propre et autolâtres, là-bas, il y a du coeur à faire battre, au bûcher les traîne-savates.
Tant qu'on y est, il y a mes yeux aussi, le creux de mes côtes, ma tête de fou. Et dehors les vieux qui errent, les apprêtés slim-menus-ras-des-pâquerettes qui embrasseraient les icônes, comme ça, gratos, juste pour dire. Et le reste. En état de gober les mouches, temporisateurs avertis et vide-bouteilles, la cicatrice sur une brûlure intacte. Il y a tout ce qui me fait courir et sombrer dans Paris. Je cherche les ponts. Je m'arrête où coule l'eau rance et infectée du fleuve. Là je me fige, me déploie, je voudrais ne jamais avoir vu l'éclat suffocant dans la face abîmée des vieillards croûlants, des jeunes sans pitié, des gens qui n'en finissent pas, l'aube, la lueur, la flamme.
Redécouvrir la clarté des eaux dormantes, la morsure à vif du zénith, de l'écho à crever les tympans.
Je voudrais ne plus être honnête, de montagnes au loin en refuges mezzanines et le drap des apparences.
Je pourrais partir, mourir, fermer l'oeil, mourir.
Il y a ces rues en relief blanches oranges jonchées de vieux restes, obliques, parcelles et cours pavées. Ca soigne rien, ça laisse le poison tranquille, ça l'extrait une heure, une autre et puis plus, plus ou moins. Au centre des choses.
C'était devant la fenêtre de ma chambre, si je visais bien entre les deux massifs immeubles bas standing, je pouvais voir les deux flèches élancées de l'abbaye Saint-Jean des Vignes se rejoindre dans le ciel. Un jour, c'est là que j'avais plongé, murs défoncés, gamelles sur gamelles, souliers troués. Il y traîne un goût d'innocence qui me conduirait n'importe où. Je sais plus quoi en faire.
(Je t'ai laissé à Caceres Brest Berlin, tout en haut de la terre de la mer du givre il y a deux trois cinq ans).
Et si je m'éclatais la tête, ta main cherchant  mon squelette, à l'envers, je ne passerai pas l'hiver, c'est promis. Ne lis plus jamais ce que j'écris.
Je préfère remonter le long de
Du soleil perdu dans
Elle et moi souvent nous
J'ai craqué pour une machine à écrire, le liquide, le liquide, le reste de la ville. Et la suite s'écrit pas grand frère s'écrit plus des cendres de cahier déchiré brûlé les mots rendus les armes. Promets-moi de ne pas me lire.



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Niko las 23/05/2008 07:43

Je pense à ce livre que je n’ai pas lu – Contour d’un jour glissant –,  je ne suis même pas sûr qu’il existe…  Et pour répondre à ta question : tu ne peux pas disparaitre, ni complètement, ni partiellement.

Shaggoo 04/05/2008 12:11

Je te promets de ne pas te lire si tu promets de ne pas me lire... :)

Blue Jam 20/04/2008 15:07

Difficile de te promettre de ne pas te lire. J'accroche trop !!

Eric LOW 19/04/2008 19:15

en tout cas moi j'ai lu & j'apprécie beaucoupcomme d'hab

L. Eliot 16/04/2008 18:28

la fuite prend forme. je voudrais courir derrière toi.