paveur

Publié le par CE


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Si je ne conduis pas, je colle encore souvent mon nez au carreau. Parfois, je m’endors dans l’espace et je m’évapore en même temps que les arbres. Quand j’étais plus jeune, ils se désintégraient sur notre passage, c’est mon frère qui me l’avait fait remarquer, l’espace les ingurgitait. En fait, j’aimais cette idée, l’idée de la disparition des arbres. Ils étaient de retour dès qu’on regardait derrière, ils s’enfuyaient pas longtemps mais je sentais comme une possibilité. On pouvait faire en sorte que. Ce monde devenait alors rassurant. Il y avait bien la lassitude de ces longs trajets en voiture, l’interminable silence dominant les vastes champs dépouillés des terres du Nord, les routes rectilignes que venaient soudain heurter les chemins accidentés, l’attente surtout, on n’arriverait jamais, c’était presque sûr, je redoutais la route, je l’aimais et j’allais me fondre en elle.
Je conduis, il y a Pierre qui me lance : “Regarde par là, je rêve, c’est un rêve, continue de rouler ou pas, moi je plane.”
Alors non, je continue pas, je marque un temps, oui, à gauche, une embardée, quitte à se carrer dans les cactus. De toutes façons, cette route-ci, elle est déserte, une route abandonnée, à ne pas montrer à n’importe qui, on sait pas ce qui pourrait arriver.
On descend, Pierre fait quelques pas, il s’arrête. “ J’ai jamais rien vu d’aussi beau” (il dit ça à chaque fois et à chaque fois, il faut bien reconnaître que j’ai du mal à en revenir). “On est sur la lune, j’attends la prochaine marée, il doit bien y avoir la mer pas loin”.
Je marche un peu, c’est plein de vide et de masse rocheuse, je demande à Pierre de venir. J’ai peur des serpents. Alors on avance, il n’y a presque plus de soleil, ça me fait penser que j’ai très peu dormi la nuit dernière et que je ne me rappelle plus de mes rêves depuis un bon moment, depuis les images folles dans ce manoir perdu dans la neige et cette vieille femme qui venait m’expliquer qu’elle était partie. C’était plus la peine de l’attendre, demain il me faudrait prendre mes cliques et mes claques et surtout garder les souvenirs intacts et puis quoi, je sais pas ce qu’on dit dans ces cas-là, j’ai rien dit et la vieille femme a refermé la porte derrière elle. C’était sûrement sa mère. Enfin, il serait peut-être temps de me remettre à dormir pour de bon.
Je me cale sur les pas mesurés de Pierre. J’ouvre les paupières, des bouts de lune là, partout, des rayons diffus se reflètent dans le sol rocailleux. On marche, la nuit naissante, tu rêves, mec, tu rêves...



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mummm 29/02/2008 21:27

ces arbres qui s 'enfuient, c 'est tellement ....moi, ce sont les mots qui s 'enfuient face à  ton talent

Clarinesse 13/02/2008 23:22

Je découvre ce blog aujourd'hui, et ... ce texte est magnifique.J'aime beaucoup cet art de donner vie et mouvance aux choses.

Sig 11/01/2008 22:17

Qui êtes-vous ?

Audrella 11/01/2008 16:33

Je suis littéralement transportée par ton écriture ! Ton style fait des bonds à chacun de tes textes ! Je suis fascinée par ton écriture et par l'énergie qu'elle semble t'avoir demandée !amitiésA