les morceaux

Publié le par CE





Jeudi 2

Nous nous sommes installés dans la chambre au fond du couloir.


Vendredi 3

Dans la nuit, je suis descendu pour m'assurer que le clocher ténébreux était bien là, qu'il égrenait toujours les heures.


Samedi 4

J'ai l'impression d'avoir atteint la mer, le lever de soleil est brûlant, la végétation qui borde les hauteurs crame en gémissant. J'ai le système nerveux en compote. Je marche pour en venir à bout.

Je cherche le rafiot de mon grand-père. Dessus, on chassera les mouettes avec Joseph, on tirera au harpon sur les baleines, on jouera au zanzibar. On attendra souvent d'être tranquilles tout au fond du noir, on boira les multitudes d'alcools qui existent, jusqu'à ce que je m'évanouisse et que je me rende, sevré, sans aile, à son corps robuste et sain, moi, l'homme à quatre pattes qui me ferais baiser toutes les heures que dieu veut.

Sacré cérémonial. La lune se dissout en grandes pompes dans l'incendie. On n'a pas trouvé le bateau. Joseph me prête son épaule. J'ai envie de me fracasser dans l'écume. Je l'imagine en train de ramasser tous les petits morceaux de moi que les vagues ramèneraient.


Lundi 6

Nous sommes partis vers la forêt. Je suis navré que le terrain plisse, que les branches gémissent. Je suis navré de tituber, si près de la solitude. J’aimerais t’entendre dire que le désert te convient à toi aussi.


Mardi 7

Fous moi la paix! Je ne suis pas ivre. Je ne suis pas Dieu.


Jeudi 9

Tes cheveux en bord de mer, derrière la vitre sale. J’ai soif et les bouteilles se sont mystérieusement évanouies.

Je me suis enfui en pleine nuit. Tu n’es pas de mon côté. Tu ferais mieux de courir le plus loin possible. Tu ferais mieux de perdre la foi. Tu es du côté des anges et je me sauve avant toi. Il n’y a que des vieux à la messe ce matin. Que du silence qui tourne sur lui-même, que des suicidés de la dernière heure. Je t’ai allongé au pied des colonnes. Tu es un pauvre type, sale et puant. Tu mérites que l’amour te moisisse au-dedans.


Samedi 11

Nous étions fous. Seuls au bord de l'Aulne, tête contre tête, attendant que le désir monte, serrant les dent. Tu allumais mes clopes, tu ne fumais plus depuis longtemps. De quoi avions nous peur? Du réel? (nous étions des romantiques à bretelles) De la dernière chanson de l'album "the good son"? (tu me répétais qu'elle te rappelait les routes des vieux trentenaires de "Old Joy") De l'Irlande? (à 27 ans, est-on prêt à courir le risque de s'y perdre?) De nos squelettes? (en toute bonne foi) Est-ce que tu m'aimais, est-ce que tu rêvais de m'engloutir au fond des eaux, est-ce que tu m'y retrouverais? Je te laissais faire. Tu caressais mon visage, tu me brisais la nuque, tu pesais le poids d'une vie entière sur mon corps nu. Je te laissais détruire la violence qui sourdait en moi. Plus rien n'existait que la souffrance. Tu n'existais plus, tu n'existais plus, tu n'existais plus. C'était le noir total autour de ton sexe.


Dimanche 12

Les visages cannelés des bretons me hantent.


Mercredi 15

Je le suis, à distance raisonnable. "Le vent me rendra fou", hurle-t-il dans ma direction. Je continue de gravir la pente raide, les yeux embués. Pourquoi me suis-je agrippé au regard qu'il me lançait? La petite chapelle l'a déjà accueilli, le vent souffle pour moi seul. Quand j'entre, il est agenouillé auprès de l'unique bougie. Il murmure: "c'est trop tard, c'est trop tard". Peut-être n'a-t-il jamais aimé que moi. C'est fini, il m'embrasse. Qui l'écoutera claquer des dents maintenant? Je sors pour que le vent me monte à la tête tandis qu'il reste, résidu de croyance, le corps cassé en deux, les mains sur les oreilles, attendant que je disparaisse en entier.

À quoi je pense? Aux feux de l'automne de Paris, à certaines places de Bruxelles, aux nouvelles raisons de sauver ma peau.


Jeudi 16

Last night I lay trembling
The moon it was low
It was the end of love
Of misery and woe

Then suddenly above me
Her face buried in light
Came a vision of beauty
All covered in white

Now the bell-tower is ringing
And the night has stole past
O Lucy, can you hear me?
Wherever you rest

I'll love her forever
I'll love her for all time
I'll love her till the stars
Fall down from the sky
Now the bell-tower is ringing
And I shake on the floor
O Lucy, can you hear me?
When I call and call

Now the bell-tower is ringing
And the moon it is high
O Lucy, can you hear me
When I cry and cry and cry


(Lucy / Nick Cave)




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L.Eliot 23/08/2007 14:27

"l'écriture avance tant bien que mal", disais-tu... Je ne sais pas où tu es par rapport à elle, mais ces morceaux de vie sont d'une vérité éclatante, rires et pleurs. Je continue...

Dick Shaver 22/08/2007 19:41

des morceaux comme des tableaux peints. Avec des instruments qui couperaient et déchirerait la toile pour faire sortir la lumière qui est dedans.

Krapo-i2 20/08/2007 04:41

"Regarde ce qui est sur moi, Abie. Ton péché. Ton péché que j’ai extirpé de toi avec joie. Je l’emporterai avec moi quand je m’en irai. Tu es pur, Abie. Je t’ai purifié !"Nick Cave  – Et l’Âne vit l’Ange

Eric LOW 18/08/2007 09:34

la veine "LOWRY" explose ici !

1999 17/08/2007 00:18

Mercredi 11

Éclipse totale de soleil
(And the moon it is high)