
Des mouches se prennent les vitres en pleine course et tombent, assommées, sur le carrelage sombre et humide de la salle à manger. Il n’y a plus qu’à les achever en les écrabouillant avec les godasses. J’ai passé tout l’après-midi à me ruer sur ces proies faciles. J’en ai exterminé une bonne centaine. Mais elles sont toujours là à me bourdonner dans la tête. Il y a aussi la pendule qui a failli me contaminer avec son bruit. Je me demande si je ferais pas mieux de parler toute seule, ça couvrirait le silence, le tic-tac et le chahut des mouches à viande. C’est surtout la pendule qui m’inquiète, elle ne veut pas me laisser en paix, elle me raconte la folie qu’elle se prépare à m’innoculer. Et elle répète tout plusieurs fois pour que je ne loupe pas une seule parole. C’est forcément à moi qu’elle s’adresse, je suis toute seule, les parents sont sortis, elle doit le savoir, elle a sûrement préparé son coup. Elle s’en est souvent prise à moi dernièrement. Elle insiste méthodiquement. Je sais qu’ elle veut me renvoyer au chaos.
Je n’ai plus qu’à monter dans ma chambre pour finir ma construction de légos.
Je grimpe les escaliers à toute vitesse et je referme la porte derrière moi. J’ ai bien peur qu’elle ne m’ait suivie, je l’entends encore, elle reproduit son tic-tac hystérique dans ma tête. Je n’arrive pas à m’en débarrasser, elle sait toujours où me trouver. Elle profite lâchement de mes instants de faiblesse, quand je suis seule et que personne d’autre que moi ne peut me parler. Je n'ai plus d’autres solutions maintenant, il faut que je sorte de la maison, que je brise son rythme soutenu en m’exposant à la rumeur extérieure.
Il fait frais dehors. Je me dirige vers la balançoire et commence à me perdre dans les nuages. La nature fait un boucan terriblement rassurant. Je vais attendre les parents depuis ma position dans le ciel. Un jour, quand ils seront en âge de comprendre, je détruirai la pendule et je l’enterrerai dans le jardin. Ça se passera un mercredi comme aujourd’hui et ce sera le plus beau jour de ma vie.
par C.Egolf
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textes

J’en reviens toujours à ce qu’il faudrait que j’oublie. Et des jours entiers passent. J’ai accumulé des images et des reflets d’images, d’abord dans la tête, et puis ça a débordé, elles se sont diffusées jusque dans mon ventre.
J’ai souvent mal à l’estomac, une douleur qui est arrivée un beau jour et qui s’est facilement fait sa place, sans remue-ménage.
Elle est acceptée. Elle fait partie de la famille désormais.
J’essaie d’en prendre soin du mieux que je peux, de lui procurer tout le confort nécessaire. Ça brûle quand même un peu trop fort parfois. Mais je ne crie jamais. Je refuse aux mots de sortir. Si elle se propageait vers l’extérieur, la douleur me quitterait et son sens avec elle.
Depuis quelques temps, elle grossit. Elle pèse lourd dans mon ventre. Je la traîne toujours avec affection mais les efforts que je dois fournir deviennent de plus en plus importants. Et j’ai de plus en plus mal.
Elle s’arrache à moi, ma douleur.
Elle en fait trop, sa masse m’écrase, elle réclame plus. Je n’ai pas les moyens de lui donner ce qu’elle attend. Toute la place est déjà prise mais elle ne se fixe aucune limite. Je sais que je ne pourrai pas la retenir encore très longtemps.
Je la transpire à présent. À grosses gouttes. D’épaisses suées rougeâtres recouvrent ma peau. Elle s’enfuit en me laissant la trace de sa fuite en souvenir. Le rouge pâteux devient liquide au contact de l’eau quand je m’en lave et il glisse sur mon corps et il sèche aussitôt. Il y aura des stigmates.
Elle s’est mise à aborder la fin. Lentement, comme une coulée de lave compacte sort de son cratère, elle est remontée tranquillement le long de ma gorge, s’est introduite dans ma bouche puis a écarté mes lèvres.
Elle s’est vidée hors de moi. En prenant son temps. Il y avait le feu à l’intérieur, ça m’a brûlé et ça brûle encore mais elle ne se pressait pas à son enterrement. Et je me suis retrouvée à genoux, attendant que la longue marche des couleurs se termine. C’était chaud sur le sol, je m’en tartinais les mains de ma douleur et je m’en barbouillais le visage. Elle était à moi avant, blottie dans mon ventre, dans mes tripes, perdue à l’intérieur, invisible. Et maintenant, je découvrais sa matière. Elle se dévoilait à mes yeux pour la première fois. J’étais émue de la voir ainsi démunie, sur le point de disparaître. Alors j’en éclaboussais les murs et les fenêtres de ses couleurs chaudes, je me fabriquais des souvenirs d’elle.
Du jaune sur ce miroir immense, il m’en fallait, et du rouge et du mauve aussi. J’ai repeint plusieurs pièces en orange et quelques portes en violet et tout venait de toi, ma douleur.
Et puis plus rien à renvoyer, plus rien dans la gorge. J’étais vide de toi.
Restaient les couleurs.
par C.Egolf
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Il aura suffi d'un rien, d'un lourd nuage, d'une maigre averse, d'une feuille tournoyante, d'une couleur perdue. Dans cette pièce, il fait noir bien avant la nuit. Je flotte un peu, suspendu au dernier rayon de lumière. Dehors, l'entêtante rengaine d'un vent qui se perd dans la chair et dans les os me murmure ce rêve d'automne, arbres dépouillés, eaux troublées, cieux épuisés. Depuis que tu n'es plus là, je filme les paysages dénudés, irradiés d'un blanc tellement pur qu'ils me brûlent les yeux. La route traîne sa lente procession de calvaires, images volées de croix et de sang, ils glacent, ils craquent, ils aveuglent. Je coupe dedans, je hâche, je m'hypnotise et la vision s'impose. Les vagues s'écrasent sur ton corps, en contrejour, les roches font rempart.
La folie des terres du Nord se révèle lorsque je m'éloigne de la ville. Où que j'aille, le ciel est à deux doigts de m'atteindre. L'horizon qu'il balaye doit s'étendre jusqu'au bout du monde et, sur le chemin de mes premières insomnies, le phare-monolithe de la capitale des Flandres allume des feux éternels au pied de mes naufrages adolescents, territoires fissurés, ouverts à tous les vents, sans colline, sans vallée, vierges et démunis, notre beauté fragile.
La ville est un abri, une étoile, un aimant. Elle brille et son rayonnement prolonge son existence à l'infini, guide les âmes errantes, grises, comme le ciel, protège de l'horreur des rites et me souffle ton nom.
Le Nord privé d'océan, encerclé par l'éther, brûlant et immaculé.
Le Nord envahi par le manque, vide de toi, crépusculaire.
par C.Egolf
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Les spectateurs de Mille Mois, le très beau premier long métrage de Faouzi Bensaïdi, se souviennent peut-être, outre d’avoir assisté à la naissance d’un cinéaste, de son plan inaugural sur des personnages attendant l’apparition de la lune qui annonce le Ramadan : un groupe, au crépuscule, regarde en l’air. Premières images de WWW, le tueur à gages Kamel, perché sur une butte, prend des photos de signes tracés sur le sol par des pneus de quads : un individu, à l’aube, regarde vers le bas. Façon d’annoncer “MM et WWW : c’est la même chose et ça n’a rien à voir”. Ou plutôt tout à voir, tant le regard est au cœur des interrogations du cinéaste. Et le geste de regarder, donc, fait le lien entre ce deuxième film et le précédent, qui était autant conforme dans sa toile de fond à ce que le public est censé attendre (?) d’un cinéma arabe que ce nouvel opus s’en éloigne radicalement.
La volonté - et plus encore l’énergie colossale mise en œuvre - est palpable, chez Bensaïdi, de proposer autre chose qu’un cinéma world (comme on parle de musique world dans les rayons des supermarchés occidentaux). Pour se faire, il commence par se débarrasser de la modestie censée convenir à un “petit” cinéma et convoque tout, absolument tout, ce que ses émotions de cinéphile XXL amènent à lui : du thriller au mélo en passant par la comédie slapstick et le film noir, du muet à la comédie musicale via le film d’animation, le réalisateur fait feu de tout bois - un feu pas uniquement d’artifice, dont les flammes sont impressionnantes de beauté. Séquence après séquence apparaissent les délicats motifs formés par l’habile tissage des genres et des personnages (Kamel le tueur, Kenza la femme flic, Hicham le hacker rêvant d’Europe, Souad la prostituée occasionnelle, plus quelques satellites gravitant autour d’eux), offrant de fréquents accès à la poésie pure, ainsi qu’à quelques pics inoubliables. Parmi ceux-ci, qu’il vaut mieux ne pas trop déflorer, signalons une superbe non-rencontre dans un ascenseur, et la vision de Casablanca par-delà une baie vitrée perchée sur les hauteurs d’un gratte-ciel.
Casablanca. Voilà certainement le vrai sujet du film, qui fait de la ville un portrait certes surréaliste mais surtout incroyablement fidèle. Fidèle grâce à son surréalisme. Cet empilement d’influences diverses et souvent contradictoires, ces éléments hétéroclites dont on se demande, éberlués, par quel miracle ils peuvent tenir ensemble, ces constructions que la logique voudrait faire paraître brouillonnes et bancales mais qui dégagent élégance et beauté : c’est Casablanca. Et WWW est un film-ville, avec ses quartiers, ses intersections, ses grands axes, ses raccourcis et ses recoins cachés.
Un film-rêve aussi - même si le rêve confine parfois au noir cauchemar - où explose l’univers visuel débridé d’un cinéaste qui réussit la synthèse impossible entre Tati et Tarantino (tarantatino ?), mais aussi Wong Kar Wai et Buster Keaton, Sergio Leone et Takeshi Kitano, Douglas Sirk et Abderramane Sissako, et ainsi de suite à l’infini - ou presque.
S’il faut un certain temps pour pénétrer dans l’univers de WWW - un univers qui pourra en laisser certains sur le carreau tant il ne connaît pas la demi-mesure - le film récompense généreusement le spectateur qui se laisse happer par une atmosphère étonnante et singulière construite à force de plans découpés en orfèvre (confirmation de ce que Mille Mois affirmait déjà : Bensaïdi est un très grand architecte de l’espace), de tranchants partis-pris d’image (élaborés avec l’audacieux chef opérateur Gordon Spooner), de travail en profondeur de la matière sonore, de choix radicaux et courageux, d’un dosage détonnant de ruptures et d’harmonies, et surtout, d’une superbe liberté. Et si l’on a cité beaucoup de références au sujet de ce film, cette liberté est bien celle du cinéaste Faouzi Bensaïdi. Elle lui confère un style qui appartient à lui seul et nous ne pouvons qu’éspérer qu’elle donne à nouveau lieu à de nombreux éblouissements de cette trempe.
par R.Chapier
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cinéma

Un éclair a suffi pour
Broyer ton image
La sortir en éclats
J’ai ramassé la première page
Et j’ai vidé le reste
Aux ordures
J’ai brûlé l’imposture
Je l’ai mise en pâture
À la portée des rats
En éclaboussures aux sages
Qu’ils viennent s’en saouler
Et se la donnent en partage
Qu’ils ressuscitent notre histoire
Avec des mots sortis de vieilles ritournelles
Ou avec de la confiture
On ne fera plus jamais l’amour
Comme si c’était la première fois
On a oublié l’amour
Mais il me reste la première page
Je l’ai collée à la frontière
De nous deux
Je vais l’encadrer
On fera comme si j’étais mûre et que tu étais vieux
Puis on rasera les murs entre nous deux
Et la première page de l’amour
J’irai la chercher à la nage
Je ratisserai large
Je broyerai tes yeux
Il ne restera que des miettes du temps des murs
Et de l’amour peut-être plus
Ou un peu
Plus aucune page à servir en amuse-gueule
Ton image s’est enfuie de ce lieu
Tu as un visage, mon amoureux
Il me tarde
Il me tarde
D’en sentir le goût
Broyer ton image
La sortir en éclats
J’ai ramassé la première page
Et j’ai vidé le reste
Aux ordures
J’ai brûlé l’imposture
Je l’ai mise en pâture
À la portée des rats
En éclaboussures aux sages
Qu’ils viennent s’en saouler
Et se la donnent en partage
Qu’ils ressuscitent notre histoire
Avec des mots sortis de vieilles ritournelles
Ou avec de la confiture
On ne fera plus jamais l’amour
Comme si c’était la première fois
On a oublié l’amour
Mais il me reste la première page
Je l’ai collée à la frontière
De nous deux
Je vais l’encadrer
On fera comme si j’étais mûre et que tu étais vieux
Puis on rasera les murs entre nous deux
Et la première page de l’amour
J’irai la chercher à la nage
Je ratisserai large
Je broyerai tes yeux
Il ne restera que des miettes du temps des murs
Et de l’amour peut-être plus
Ou un peu
Plus aucune page à servir en amuse-gueule
Ton image s’est enfuie de ce lieu
Tu as un visage, mon amoureux
Il me tarde
Il me tarde
D’en sentir le goût
par C.Egolf
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poèmes










