Mardi 12 août 2008




Ils m’ont arrêtée à la douane, sans attente précise, sans étreinte. Le vent entêtant autour des blockhaus fissurés, les mauvaises herbes au creux du bitume délavé, les mouettes agglutinées sur les toitures défoncées. Une voie fluviale pas loin. Le sel en bouche, les cordes vocales pleines de miel, mon peigne à portée de mains, la taule volante sur le passage d’un convoi funèbre, l’éternité statique, sans piment, advenue un beau jour, grise et sereine.
La voix est aigre-douce, j’en connais un rayon, ils ne me barrent pas la route, je scrute le blanc bleu du ciel et la direction à venir, la voix répète, “vos papiers”. Voilà ce qu’ils cherchent alors et qu’on n’aurait jamais dû glisser dans son sac. “Vos papiers”. Pour un peu, je les aurais semés loin derrière, histoire de me commettre une fois pour toutes, le feu marche avec moi, je l’ai dans la poche. Peut-être ils les auraient trouvés quand même ou j’aurais fini par avouer, là-bas, au sommet de la colline, au centre du monde, enfouis sous les aubépines, les hortensias, le chèvrefeuille. Ils ont de l’odeur. Ils ne m’auraient pas cru, j’aurais douté un temps, de ce qui est vrai, de ce qui peut encore l’être après ça. “Mademoiselle, vos papiers !” J’attends avec eux, je n’ai plus trace de rien. De loin, je viens de loin, barbelés dans le fond, flamands roses, France profonde, lueur britannique, je cherche aussi. Cases multiples, tirez-moi les racines, le portrait, le code génétique, le jour viendra, le jour est venu. C’est aujourd’hui qu’on goûte à l’être unique que je suis, que nous sommes tous, joue contre joue, au pluriel comme au singulier, deux trombes d’eau, des à-coups de lumière, août est une année entière de déréglements climatiques, hygiéniques, sentiments synthétiques, mots butés, diurnes, cliniques. Août est en phase, les photos sont en noir et blanc, le regard est insensé, comme les entrailles, le coeur vides. Sur mes papiers, j’ai 19 ans, je ne sais rien, c’est en couleurs. Ca arrive comme ça. On croit pouvoir ranimer la mort même, le grand jour, les brindilles comme les tornades. Les mots suivront. Autrement réalistes, cruels et fatidiques, fauchés comme les blés. C’est moi sur le permis de conduire, oui, on pouvait sourire à l’époque, on pourrait même récidiver, là, sans arrières pensées. Surtout ne pas me toucher. Je leur chanterais bien la chanson que j’ai écrite hier, quand j’étais devenue la pluie-même, elle commençait par : “Les nuits où je me perds, qu’en est-il du sens, des rêves sans sommeil, des contre-courants d’air, je tourne en rond, merci pour le contre-sens, pour les appels d’air, j’ai perdu mes clefs, le chemin qui s’étend, au plaisir de m’ouvrir en deux, de regarder en face le meilleur comme le pire, vaste supercherie, l’étendue des possibles, tu ne l’étais pas non plus, douée pour la sémantique, innocence au kärscher, euthanasie, asphyxie, décoction de plantes vertes, qu’est-ce que tu choisis ?”
Et si je tournais en rond, la pluie témoignera contre moi, les mecs qui ont essayé de me caresser aussi, la foudre et les hurlements du ciel, les vieilles guenilles flottantes, les larmes confondues, les mots écartelés encore, le prof de philo. De quoi on parle au juste ? De Nietzsche ? De Dieu ? De l’insubordination de l’être, de la combustion spontanée, de l’esprit fort, de la responsabilité individuelle ? Je tente de soumettre la nuit, les traits forcés, l’autocritique en ligne de mire, le poitrail nu, le bruit partout, les images dessinées au creux d’un ventre distrait par le désir, grisé par tant d’heures basiques acides ph neutre, les voix au-dehors. Hier encore, je me suis oubliée sur un bâtiment public, après une filature d’étoiles. Rien n’est dû, c’est le mois d’août qui veut ça, campagne rase, on sèche, on accepte, on double l’aspirine, les règles du jeu, là mon corps, plus loin mon âme. Mes papiers tendus, je dissocie les actes et les paroles, je sais, dépouillée, à la frontière, aux extrêmes, je bénis les morsures du temps, priant le vide de rester à son poste, intangible et fier, presque doux, presque accessible. Trop tard pour les papiers. Le garde-barrière me remercie, c’était couru d’avance. La voie est libre.




               
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Lundi 4 août 2008





Portez-moi manquant sur les listes d’attente
Encore un peu
Le temps de tendre les bras
Vitres - vieux pays - Pareilles au ressac
Elles viennent
Se poser en gouttes claires sur la route de Tanger

Il y a une chance sur cent
De saisir au vol la rumeur
Le tonnerre se cache - les lettres
Ailleurs
A poils dans les couloirs étatiques
Sinueuse comme le hasard
Miss défonce court l’Europe cul-de-sac
SVP SVP
Mon image télescopique
Saturne dans le viseur l’Afrique
Les papiers roses et bleus
Après la prière de midi
Ou le terminal B

Je n’avais pas vu l’escalier de lianes descendu

Au-delà de la grille basse et des vieilles lumières

La porte de moi-même au tomber d’une nuit d’août




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Lundi 7 juillet 2008





D’abord cet homme qui me dit : alors toi aussi ? C’est depuis le trottoir, le regard pas vraiment las, à peine insistant. J’aurais dû lui dire : c’est pas explicable, hein ? Et puis tracer, la coupe aux lèvres, le cendar à remplir, la fille en face de moi qui me sauverait une fois encore. Ici, il y a des nappes à carreaux sur toutes les tables, l’écran à musique est muet, c’est Dylan qui s’échappe des enceintes et ça n’a rien à voir. Je n’ai aucune volonté de me perdre. Je reprendrais un autre verre et tracerais des larmes invisibles sur le blanc des carreaux. Rien n’existe jamais tout à fait, les discussions de comptoir non plus. Et cet homme, là, qui me fixe depuis l’hiver de la rue, ça durerait trois secondes en laissant couler, cinq peut-être, il disparaîtrait à l’angle, et puis rien, des jours, des jours entiers devant la glace. Mais non, je me lève, moitié surpris que le jour ne soit pas tout à fait tombé, il est droit comme un “i” mais penche par endroits. Je lui tends une tige, ce qu’il voulait, il ne bouge pas, les yeux grands et clairs. Ce qu’il cherchait, je n’en sais rien, je devine, des minutes pour se sortir de la guerre civile, qui couve, qu’il prépare, qu’on prépare tous, les barricades noires et blanches et grises, la poudre sous le nez, qu’on calfeutre, brisés par nos valeurs de schizos, mais qui finira par, à l’ouest, à l’envers, au rond point à gauche, au sens rouge, sur nos mains, j’ai l’odeur et l’envergure, même si j’ai rendu mes initiales et vomi mon parti, la devanture minée de tous côtés. Je le vois à son air, cette anarchie a le goût de boucherie, de réveils imprécis, de lancers maladroits et de musées pour finir. Alors il peint des femmes. En attendant. Les villes fuient, se recouvrant de travers, de verticales vérolées, polissant leurs codes et leurs gestes, veillant à leurs viles espérances. Tandis que les femmes. J’attends. Tandis que la nuit s’achève. Encore un tour. Tandis que mes points de suture, que mes lèvres écarlates, que le corps de la nuit se dessine, que mon être en demande, que les doigts tout au fond, que la logique du silence, que la mer monte. Et que l’amour dans tout ça. Il m’a dit : tu vois, toi ? Et après je ne sais plus. Une carte dans les mains, sa photo dans le coin supérieur droit, année 2005-2006, le nez dans la poudre des carreaux.



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Samedi 21 juin 2008

if






Ce n'est pas un visage que je piste
Ni les étreintes à froid
Encore moins le bec de gaz
Je réduis le champ
C'est le chaos
Feu de joie allumé pour le départ
Que je piste
C'est le présent terreux
Et le rêve trahi
Tout le monde le sait
Personne

Le point de chute
Rayé par le sillon creusé du vide
L'épuisement
C'est là
Tout le monde le sait
S'en moque
Personne

Rien ne pourrait 
Rien sauf à prendre acte
Et expirer ce qui ne se desserre pas
Sermons serments d'alcooliques
Qui libérés affranchis se dégagent
S'en lavent les mains
Dans la vitrine
L'agonie empirique

Et c'est encore une histoire
A couvert un argument 
Il y a longtemps
Un homme qui aimait les svastikas
Et que la guerre rattrape
Tu seras un cimetière mon fils
Et nous aurons le prix d'allégeance
Les réponses coupées en deux
Mises au rebut
Sans autre choix

Hey ! Mes paysages sont en sueur
On me détaxe comme personne
Cependant que je piste
Chacun vaque et personne ne sait
Tout le monde trahit le rêve

Là-dessus je relie les racines
Au coin de la rue
J'épuise 
Je ne lâche rien
Vannées assoiffées mal famées
Les voiles mises
Englouties
Hey ! Tombées détachées enfuies
Les voiles par delà
Mais sans le souffle

Trois blocs de mises en garde
Face à l'HP
Je suis au coin
trois blocs autour
Face-à-face
Les voiles à mettre
Sans le souffle
A peu près tout
Ce qu'il me faudrait
 
Martèlements et tambours
De ce qui m'ignore superbement 
Les voiles en vente libre
Dans mon périmètre
Personne tout le monde



 
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Dimanche 15 juin 2008






Vendredi 13:
La solitude de mon souffle. On a essayé de me prescrire une dose. Puis deux. Je me cramponne. Un visage d’il y a 10 ans au moins est revenu me hanter. Les rêves changent de cap, plein élan vers l’arrière. Après, quoi ?

Dimanche 15:
J’ai mouillé ma chemise, il y a de nouveaux remous. Où que tu sois, je te serre de près. Au jour le jour, tout ce qu’il sera bon de vivre.

Lundi 16 :
Ecoeuré, je pars, sans drap, sans mouchoir. J’ai peur des bourreaux et des tourbillons de cendres. Ceci est le début, ceci est peut-être la France qui part en lambeaux. J’entends la sirène. Elle ne vient pas.

Mardi 17 :
J’ai toujours en tête l’odeur des ajoncs brûlés. La terre est noircie, le jaune sur une toile, toute la démesure du val sans retour. C’est qu’on nous demande de ne pas talonner le ciel. Et de se commettre en digne fils de l’homme.

Jeudi 19 :
Ignorer les ruines et se refiler les bons plans. Ici ou là, le charbon ou le sud de la République. Tous les ascenseurs sont bons à prendre. Je ne connais ni mes droits ni mes limites. On me les apprend, je mange la soupe. Il me reste à savourer tant de bienveillance.

Dimanche 22 :
Nous sommes tous abandonnés. Tu te prends au jeu et je me surprends encore.

Vendredi 27 :
J’ai choisi. A ras de trottoirs, en écartant les jambes. C’est bon d’en conclure à l’auto-suffisance des nations. L’Europe s’évapore, soi sur le papier. On finira par trouver ça au poil, on s’accomode bien des restes, la musique, l’amour, les arrêtés municipaux. Quand on gazera les autres, j’irai fumer dans les bars. Peut-être on me reconnaîtra, peut-être on rejouera la scène, peut-être il y aura une trappe sous mes pieds. Comme je me tiendrai sur le départ, on écarquillera les yeux. Peut-être ce sera définitif, on croit pas aux morts, on croit plus. J’essaie de renvoyer la balle, à l’approche de la fin, en forçant les barrages. 

Samedi 28 :
Quelqu’un m’a pris en stop. Personne ne tire et je me débats. Le corps est à genoux.

Dimanche 29, etc :
Des années d’errance, les yeux au ciel,...
Si jamais je devais revenir.




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Vendredi 6 juin 2008






Désert 1


On dévie des blocs, le passage à niveau
Entre les bribes cataloguées de mots
J'ai pas écrit les mots, j'ai tourné autour
J'ai blanchi à la craie, en attendant là-haut
(Là sur le chemin de ronde), qu'on soit pour
Les yeux distants et la corde autour
Qu'aucun de nous je parie ne savait
J'en ai bavé mais à te croire
J'ai expié pour mes fautes
Et pour l'hôte qui les accueillait
Du plomb dans les bottes
Je les ai semées
Un peu partout
Entre boire et baiser
C'est qu'il me reste
Un peu d'espoir
Car la route est longue

On se dissout entre les ombres
Ca tient à rien comme on se défend d'y croire
A nouveau j'ai soulevé le monde
Pour qu'il se penche encore un peu saoul si peu
Je n'ai couru que pour les voir enfin
Les yeux sombres encore mieux
Que de passer mon chemin
J'ai refait le tour sans répondre
Aux fumées qu'on me signalait
De loin en loin je les ai gardées
Les pendules à l'heure
Et le plomb dans les bottes
Avant de les semer
Un peu partout
Entre boire et baiser
C'est qu'il doit rester
Un peu d'espoir
Puisque la route est longue

Et plus tard il fait nuit déjà
J'ai porté le sens à bout de bras
Et la malle s'est ouverte
Je ne m'en porte pas plus mal crois moi
Il y a des sons maintenant
Dans le désert
Il y a des sons maintenant
Dans le désert
C'était un accident
Mais la malle s'est ouverte
En plein élan sans doute
Les mots
Dans le béton
Entre boire et baiser
Sous une semelle de plomb

Et je dois m'accorder
Un noeud coulant d'espoir
Vu qu'il y a la route
Qui me prend dans ses bottes
Ce soir
Et que la route est longue (mon coeur)
Et que la route est longue
Et que la route est longue




Désert 2


Oui, on a cru qu'on était seul, entre nous, une ou deux versions des faits, la folie, parce que ce mur là qui dépasse toutes nos espérances, parce que la fracture qui se sait hors de portée, parce que l'indisposition des astres. Tant d'impudeur livrée aux dents saines. Alors ce grand rien, on y vient, qu'on voulait nous dicter de célébrer d'une part, comme la pluie qui se met à glacer sec tout à coup. Plus tôt, le soleil qui commet l'irréparable, ce qui ne saurait demander pardon ou sur un ton de faussaire, comme l'évidence de cette aspiration qui ne compte que parce qu'elle se passe de commentaire, entre nous, qu'elle se passait d'heure en heure, bien qu'il faille oublier, c'est ce qu'on nous apprend et qu'on répète et qu'on se surprend à réciter comme une prière longtemps retenue. Comme on se connait, on se perd et l'on ne se retrouve jamais tout à fait, blessé d'avoir tenu le visage d'un mort entre nos mains et de l'avoir rendu à la vie. Et l'on se punit d'aimer puisque le cadavre de l'amour nous a promis de rester debout, ultime injure que nous avions nous même provoquée, c'était là, le sang sur nos mains, les crans d'arrêt, les images-barbelés, le corps fouillé de l'homme qui comprend un jour son erreur, à force de creuser le coeur même de la terre blanche et stérile. Une autre fois, il y verrait le désert en entier. Un jour de pluie, il comprendrait que le désert est éternel et sans pitié. Et qu'il ne passe aucune porte.



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Vendredi 30 mai 2008




Dis toi bien
Sous acide
Qu'on se borne aux clichés
Aux bals des années 20
Et aux vols à la tire
Mais de grâce on y vient
Aux pardons séculaires
Que le coeur nous soumet

Dans le gel
C'est inutile
De foutre le camp
Puisque je suis né trop tard

Bien tu me diras
Qu'on pouvait en juger
Au négatif du siècle dernier
S'est heurté le coeur vide
Qui nous va comme un gant
De très haut l'air
Qui sait un miracle
Comme on croise les doigts avant de s'enfoncer
Toujours plus en dessous du monde

Et le credo
S'en foutre
Bien avant qu'on se manque

Puisqu'il faut bien
Pour finir
Suivre le courant
Et prêter aux mourants
Notre jeunesse
Sans quoi le deuil s'enlise
Et nous viole
Le coeur lourd
Avant de foutre le camp
Comme les autres



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Samedi 24 mai 2008




Après
Les églises comme des baromètres
Paris meurt comme les autres
Le dimanche comme ailleurs
Qu’on s’en souvienne ou pas
Les taxis nous sèment
En contrebas
A contresens le lever du jour
Qu’on scrute à la chaîne
Près du square Franz Liszt
Tout à l’intérieur
D’oeil en oeil
En se passant le mot
Du jeu de massacre de la chair à canon
Les sourires sans lendemain
Le rouge des pommettes
Pour un soir
Rien rien je force comme si
De rien en détour du hasard
Les rues le sens toi Paris si petite déjà
Feuillantines et gobelins
Depuis peu les saignées à blanc
Je vois
Les rêves où on vole enfin mais trop tard
Plutôt que de frotter je tue le ciel d’un seul doigt
Je te fous dans un verre d’eau
Une aspirine comme le feu
Dissout comme la chimère
Tu te rappelles tes 4 ans le père écumé la mère amnésique
Et le crachin mutique
Je conviens aux mots de trop au compte-goutte
Aux consciences qui avortent
Aux omissions dans ma tête
Et aux routes dégagées
Aux réponses brûlées de Werther
Toutes en même temps




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Dimanche 6 avril 2008





Le soir où je suis revenue. C'était un soir de février je crois. Une vieille femme encore qui me regardait au travers de la vitre. Dans le train, je ne bronche pas, je prends l'air, je m'arrange pour ne pas rater la dernière marche. Je me demande : est-ce que c'est bien la peine une brisure en milliers d'éclats ? Il fait chaud dans la rame, quelques pousses vertes au sommet des tilleuls de la grande avenue, je fredonne tout bas j'ai l'impression mais peut-être je chante haut et fort, traînant sur certaines syllabes, oubliant certains mots, glissant en rythme le long des rigoles. Dans ma tête un jeune homme attache des feuilles blanches aux branches des arbres. C'est la voix de mon frère : le soir où je suis revenu, c'était un soir de novembre, tu te souviens, j'ai pas pris le chemin habituel, j'ai contourné les grilles du parc, vidé mes poches dans les grandes bennes pas loin de l'Arquebuse, traversé la passerelle des anglais, Saint-Médard, la petite église, la station-service, je filais, des pierres plein les poches, je les garderai je me disais. La suite, tu la connais pas vraiment ou c'est peut-être comme t'as imaginé. Je te la raconterai plus tard si tu veux. Je veux, elle me plairait ton histoire. En voix de basse, comme celle de mon grand-père, en conteur chargé d'âme, en images aussi. En attendant je marche, vite et puis moins. A mes côtés, une voix plus lourde, de contes noirs, qui me suit, sans lueur sans âme, jusqu'au milieu du pont métallique. Je ne plie pas, je pourrais, et alors ? C'est là que ça part en vrille.
J'ai remarqué un type tout au fond de la salle, on dirait qu'il prie, c'est idiot. Au comptoir, je commande la meilleure bière du monde, glory hallelujah, je me coule dans chaque sourire, je peux, je pourrais, j'ai pas fait cent pas en tout.
La fille, le mec me raccompagne, on parle littérature, mors fendus, fendillés, reliure frottée, envois d'Artaud, de Musset, là je perds le fil, les doigts, nuque brisée, je l'agrippe à ma langue attrape rêve, touchée, je touche, me détache, très loin les bras. Si j'avais un flingue, je lui aurais posé sur les tempes jusqu'à ce que la lumière soit. Sans lueur, sans âme. Sur mes tempes. La même musique, on s'arrête. Le soleil descend, rouge. Ca repart.
Le jour de mes quinze ans, j'ai su
On ne se sent jamais aussi
Des vieux en état
Et puis croire, trois fois le panneau, dessus : take care of words. Ne me lis plus jamais.
Je ne suis aucun des mots suspendus aux poignets. L'absence de profondeur, l'intermittence des coeurs, la synthèse usurpée modèle-entité, les principes beaux laids humanité distance, j'envisage. Et le goût de langue coupée. Je ressens, brèche ouverte, la mémoire, les balâfres, disette et bleu de travail dans le regard impavide des passants étrangers natifs fruits secs attachés à leurs racines boiteux du dimanche. L'objet : un amas de chair recueilli sous un stock bricolé de couvertures qui ferait rendre tripes et boyaux. Il fait froid, le tas d'yeux émet des ondes, alarme, au feu, qu'est-ce que je ne donnerais pas, une minute à moi, le promontoire le plus proche, à s'en mordre les doigts, la langue, l'âme, nihilisme, amour-propre et autolâtres, là-bas, il y a du coeur à faire battre, au bûcher les traîne-savates.
Tant qu'on y est, il y a mes yeux aussi, le creux de mes côtes, ma tête de fou. Et dehors les vieux qui errent, les apprêtés slim-menus-ras-des-pâquerettes qui embrasseraient les icônes, comme ça, gratos, juste pour dire. Et le reste. En état de gober les mouches, temporisateurs avertis et vide-bouteilles, la cicatrice sur une brûlure intacte. Il y a tout ce qui me fait courir et sombrer dans Paris. Je cherche les ponts. Je m'arrête où coule l'eau rance et infectée du fleuve. Là je me fige, me déploie, je voudrais ne jamais avoir vu l'éclat suffocant dans la face abîmée des vieillards croûlants, des jeunes sans pitié, des gens qui n'en finissent pas, l'aube, la lueur, la flamme.
Redécouvrir la clarté des eaux dormantes, la morsure à vif du zénith, de l'écho à crever les tympans.
Je voudrais ne plus être honnête, de montagnes au loin en refuges mezzanines et le drap des apparences.
Je pourrais partir, mourir, fermer l'oeil, mourir.
Il y a ces rues en relief blanches oranges jonchées de vieux restes, obliques, parcelles et cours pavées. Ca soigne rien, ça laisse le poison tranquille, ça l'extrait une heure, une autre et puis plus, plus ou moins. Au centre des choses.
C'était devant la fenêtre de ma chambre, si je visais bien entre les deux massifs immeubles bas standing, je pouvais voir les deux flèches élancées de l'abbaye Saint-Jean des Vignes se rejoindre dans le ciel. Un jour, c'est là que j'avais plongé, murs défoncés, gamelles sur gamelles, souliers troués. Il y traîne un goût d'innocence qui me conduirait n'importe où. Je sais plus quoi en faire.
(Je t'ai laissé à Caceres Brest Berlin, tout en haut de la terre de la mer du givre il y a deux trois cinq ans).
Et si je m'éclatais la tête, ta main cherchant  mon squelette, à l'envers, je ne passerai pas l'hiver, c'est promis. Ne lis plus jamais ce que j'écris.
Je préfère remonter le long de
Du soleil perdu dans
Elle et moi souvent nous
J'ai craqué pour une machine à écrire, le liquide, le liquide, le reste de la ville. Et la suite s'écrit pas grand frère s'écrit plus des cendres de cahier déchiré brûlé les mots rendus les armes. Promets-moi de ne pas me lire.



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Jeudi 3 avril 2008





J’ai mis de l’ordre, viré les comètes, aspiré le doute, éternel, en confiance, j’ai raté mon envol, réussi l’exploit de m’endeuiller vivante, de dire j’y crois, ta vieille peau malade qui ne me frottera plus, et l’inexistence, la fable, le père Noël, une souris verte, je sais mon ange que tu pourris dur et fort dans ma tête, le corps est lâche, je siffle et des ailes me sortent des doigts, j’ai les lèvres bleues comme avant, et le désir bloqué dans le temps. Cette blessure qui ne se referme pas.




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Frankie Addams





It happened that green and crazy summer when Frankie was twelve years old. This was the summer when for a long time she had not been a member. She belonged to no club and was a member of nothing in the world. Frankie had become an unjoined person who hung around in doorways, and she was afraid. In June the trees were bright dizzy green, but later the leaves darkened, and the town turned black and shrunken under the glare of the sun. At first Frankie walked around doing one thing and another. The sidewalks of the town were gray in the early morning and at night, but the noon sun put a glaze on them, so that the cement burned and glittered like glass. The sidewalks finally became too hot for Frankie's feet, and also she got herself in trouble. She was in so much secret trouble that she thought it was better to stay at home—and at home there was only Berenice Sadie Brown and John Henry West. The three of them sat at the kitchen table, saying the same things over and over, so that by August the words began to rhyme with each other and sound strange. The world seemed to die each afternoon and nothing moved any longer. At last the summer was like a green sick dream, or like a silent crazy jungle under glass. And then, on the last Friday of August, all this was changed: it was so sudden that Frankie puzzled the whole blank afternoon, and still she did not understand.

Carson McCullers







Le temps venu de tuer le veau gras et d'armer les justes




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