Vendredi 15 juin 2007

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Les lampadaires étaient coupés un peu après vingt-trois heures, quand le silence avait déjà tout envahi et qu'il allait falloir s'y résoudre. C'est à ce moment précis que la ville me manquait le plus. La légende n'était pas loin mais elle n'avait plus de prise; les enchantements se volatisaient, aspirés par la pesanteur indicible du lieu. Seule la pointe du clocher de l'église parvenait encore à se détacher de l'opacité ambiante, lorsque, au coeur de mes nuits insoumises, les étoiles s'en mêlaient. Alors j’attendais que mon corps s’engourdisse, la tête sous les astres, les projets remis au lendemain, les lectures éparpillées sur le sol et les mots repoussés loin, très loin, à l’année suivante, je m’entends, ce n’était pas vital à l’époque et le lieu ne s’y prêtait pas. Je dormais peu, je rêvais mal, la journée du lendemain me promettrait des songes plus doux, des extases plus vives, je faisais traîner, où accrocher le réel dans ce monde en sourdine qui réveillait les fantômes, mythifiait l’idéal et embrasait l’imaginaire ? J’épuisais le mystère en bordure de lac, la rumeur des eaux dormantes. Certaines heures, je m’aventurais plus loin, je trébuchais contre les racines des arbres immortels et glissais au creux des essences féériques mon être hypnotisé.

Un jour viendrait où l'homme aux mille noms se réjouirait du déchaînement des flots. Le cristal émietté, il marcherait sur l’onde avant de couler à pic en plein ciel, dans un souffle de rire qui n'est pas de ce siècle.
Un jour viendrait où le matin très tôt, quand la lumière paraît encore fuyante, je quitterais l’immeuble, les crevures de mon coeur, les souvenirs couchés en petits rangs serrés de textures indigestes. Le pont métallique luirait sous le blanc laiteux du ciel. Tes caresses invisibles, nous volons dans les airs, la pendule tout au fond. C’est que les mots nous font tourner plus vite, peaux tendues, dans les ruelles obscures.



par C.Egolf publié dans : textes
Mardi 5 juin 2007

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Je fonctionne à l'envers et me remplis d'effroi
A la simple pensée de peser contre tous
Plus de poids que prévu
Et de me réveiller quand les mères se recueillent
Au tout petit matin, rouges de leur manquement
Elles n'ont pas vu venir, dieu, je comble le vide
D'un mauvais oeil, absent, les remous avortés

Des années que j'attends les aubes finissantes
L'abandon de notre âge, touchante histoire, amer
Je m'assieds, le teint vif
Les souvenirs barbares remontent en grondant
La défaite est blâfarde, mon sexe languissant
Des coups à la fois secs et rompus aux ébats
Brûlons-le, mon grand front !

Quand le diptyque au ciel brut d'Anna-Caroline
s'industrialisera
J'irai cracher des cendres


par C.Egolf publié dans : poèmes
Samedi 2 juin 2007
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Je me rappelle que tu m'avais demandé ce qu'il était possible que je me remémore. Pour ménager mes poumons douloureux. Tout ce qui te précédait était et resterait merdique, tu avais besoin d'air, de mon air d'asthmatique. Nous formions un beau couple tous les deux. Je t'avais raconté ce qui s'était passé en d'autres temps, en d'autres lieux, l'église d'Avallon, le vieux Camus sur son perchoir au-dessus du monde, l'histoire de ce roi qui reviendrait un jour, les éclairs des avions bimoteurs dans le ciel et les nuits pluvieuses qui léchaient nos bottes. Cela avait duré des millénaires. J'avais dévoré les beaux livres esseulés de centaines de bibliothèques, entrepris de longues marches au coeur de pays inconnus et redécouvert la suavité du sel. Un peu plus loin encore, la mer m'avait enveloppé, j'en étais ressorti plus fort, je m'étais cassé quelque chose mais je m'en foutais.
Tu avais alors fait une crise. Je t'avais dit de fermer les yeux, j'avais détraqué le mécanisme de l'horloge et je t'avais parlé de ce roi agonisant défendant nos valeurs sacrées. Tu avais cligné des yeux, la petite lumière ne parvenait pas à calmer ton coeur d'apprenti-asthmatique, ni la porte entrouverte le temps qu'il faudrait, un rêve ou plus, les bruits reviendraient de ce passé trop grand pour toi. Peut-être en te concentrant un peu, les paupières closes, retrouverais-tu le timbre apaisant de ma voix. Une deux, je m'envolerais.

Les morts n'existent pas, n'ont jamais existé, ou alors pas longtemps.
Ou alors pas longtemps.
Tu dirais : "tu serais immortel"
"Tu seras immortel", tu l'as dit.
Les morts existent.


 
par C.Egolf publié dans : textes
Vendredi 25 mai 2007
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Moi aussi. Il flatte le ciel. Je fous tout en l'air. C'est la marche du soir. Il baille aux corneilles. Lui aussi il marche le soir et sous le ciel. La vitre est sale. Je ne sais pas si les étoiles tremblent ou s'il faut nettoyer. Rouge vert. J'ai découpé mon rêve en tranches hier. C'était prometteur, ça disait : rejoins-moi là-haut avec une feuille et un verre. Il longe le quai. J'ai pris un stylo. J'ai noté. Il n'habite plus là-bas. Un pont, deux ponts. Il faut se rappeler de ne plus y passer. On sonne dans mon rêve. Il baisse le store. Je courtise le ciel. Lui aussi il rêve. C'est la marche du soir. Il fout tout en l'air. J'ai nettoyé la vitre et les étoiles cillent. J'ai fait un rêve. J'ai écrit : la vitre est sale, les étoiles troubles. Lui aussi. J'ai oublié la feuille. On écrit sur les murs. Il passe des journées entières dans les arbres. C'est un exemple. Il dit : j'aurais fait pareil. Il peine le long du quai à suivre des yeux le reflet des étoiles qui vacillent. L'immeuble est massif : portes-fenêtres, volets fermés, balustrade, grille. Une drôle de sonnerie. Il lit quelques mots. Il en ajoute. Les jeunes filles. Sur une autre feuille : moi aussi.



par C.Egolf publié dans : textes
Vendredi 18 mai 2007
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Une ivresse derrière chaque aurore
Et le souffle brûlant du ciel
Loin de mon foyer je m'endors
Les rêves lourds d'épines et d'eaux troubles
C'est le goût de l'encre de Chine
Et des auberges à ciel ouvert
C'est la soif des meurtrissures
Que nous infligent les anonymes
Qui sans fin nous tourmenteraient


Je suppose


par C.Egolf publié dans : poèmes

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en substance

?

Frankie Addams





C’est arrivé au cours de cet été vert et fou. Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenue un être sans attache, qui traînait autour des portes, et elle avait peur. En juin, les arbres avaient été d’un vert étourdissant, mais les feuillages s’étaient mis à foncer peu à peu, et la ville était devenue noire et comme desséchée par le feu du soleil. Dans les premiers temps, Frankie avait l'habitude de se promener sans avoir rien à faire de précis. Au petit matin et au crépuscule, les trottoirs de la ville étaient gris, mais le soleil de midi les transformait en miroirs, et le ciment brûlait en scintillant comme du verre. Frankie avait fini par trouver que les trottoirs étaient trop chauds pour la plante de ses pieds et, d’un autre côté, elle commençait à avoir des ennuis. Des ennuis si graves et si personnels, qu’elle avait jugé préférable de rester calfeutrée chez elle – et chez elle il n’y avait que Bérénice Sadie Brown et John Henry West. Ils restaient assis tous les trois autour de la table de la cuisine, parlant de choses toujours les mêmes, les répétant à l’infini, si bien que pendant ce mois d’août les mots s’étaient mis à rimer les uns avec les autres, en produisant une étrange musique. Chaque après-midi, le monde avait l’air de mourir, et tout devenait immobile.

Carson McCullers







Le temps venu de tuer le veau gras et d'armer les justes




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