Dès qu’il vit la chose, il pensa au rasoir. Il détourna les yeux mais dans un coin de sa tête, le vieillard était toujours là, planté au beau milieu du champ de ruines, la couverture remontée sur les genoux. Sinistre fossile, il dormait des pieds à la caboche, au-dessous des herbes folles du jardin détruit, c’était absurde avec tout ce bruit ! Il s’est traîné jusqu’à lui, quoi de plus abject, chavirant, vacillant, rampant même, il traversait les Enfers pour lui tendre la main. Si seulement il avait pu s’enfuir, si seulement il avait su vers où se tourner pour trouver le nord. Il pensait à la lame du rasoir, figée dans la poussière, renaître et s’en aller, c’était ça la solution, l’eau fraîche sur ses joues, qui coule et qu’il laperait, par à-coups, cela s'entend, le cœur se soulève, mais il boirait. Il boirait jusqu’à vomir son être, les insectes en hauteur dominant son Eden dévasté.
Le vieillard tanguait. Dans le brouillard, il avait fini par reprendre connaissance, misérable bouche qui s’ouvrait et dans laquelle il déversait le reste de sa cuite. Sec comme une trique, il se levait désormais, il ne guettait plus les cadavres que les ombres avaient engendrés. Il se servait à nouveau, longue gorgée frémissante, il trinquait à la paix de l’âme. Dieu que c’était bon de se laisser choir sur le lit et de faire le mort une dernière fois avant de prendre le large !
Publié dans : textes
-
Par C.Egolf
2
De la flotte plein les yeux
L'écume aux lèvres
Je mâche les fils tordus
Les filtres de lumière
Les rumeurs malhonnêtes
La vieille vaisselle
N'importe quels mots
Les ordures
Je sens le rance,
La poussière, l'abattoir
Les lianes parasites
Écrasent et crèvent le blanc du ciel
Il pleut
L'histoire n'en finit pas de renaître de son cimetière
L'arbre-aveugle étouffe sa pourriture
Il faudra bien laisser les morts en paix
Refermer les tombes
Jeter la dépouille du temps
Et retrouver le goût du vide
Agenouillé près du marbre lisse
Se bâfrer
Digérer les racines
Se rincer l'oeil
Laisser leur gagne-pain aux anges
Il y a longtemps
Je me souviens
Laisser une trace
Qui ne soit pas que de la bave d'escargot.
Publié dans : poèmes
-
Par C.Egolf
6
La source du mal
Est cachée derrière ton lit
À l’heure où tu t’y accroches
Pour ne pas te renier
Il y a le tic
Puis le tac
Et tu tombes, tu te laisses glisser
Et tu coupes la source du bruit (la source du mal)
Pour mieux l’assimiler
Et tu refoules
Tu gardes encore des traces dans la bouche,
Des éclats de sommeil qui brillent, ton reflet apaisé
Et tu les craches
Il y a une œuvre d’art dans ton lavabo
Tu sors de la nuit pour y retourner
Avec le vœu d’une cassure qui recule
Indéfiniment
Tu t’aplatis sur la table
Comme si ton lit n’existait pas
Et tu feins de l’ignorer
Tu sais qu’il en souffre en silence
Il y a des jours où il jalouse ton ailleurs
Il n’est plus recouvert de toi
De rêves, de mots soufflés et d’attentes
Il n’y a plus de sons dans tes draps
La rupture peut laisser des séquelles
Tu refuses de l’aimer comme il t’aime
Tu te forces à la source du mal
Mais il sait patienter
Une nuit, il t’arrachera à des jours entiers
Et l’éveil sera mixé avec les songes
Le bruit n’annoncera plus la fin des étoiles
Tu l’aimeras enfin comme il te voit
Publié dans : poèmes
-
Par C.Egolf
2
La lumière abîmait vos visages
Je les ai tous perdus
Je n'étais rien qu'une silhouette claire sur le quai de la gare. L'heure était passée depuis longtemps. Il était environ six heures du soir et autour de moi, les gens se pressaient. Le train était attendu voie numéro 2. De la foule s'échappait une plainte musicale que je respirais les yeux fermés. Un homme à ma droite venait sans doute de réaliser qu'il avait oublié quelque chose, quelque part, dans l'aéroport. Une femme pleurait. Un vieillard au teint de plâtre racontait l'histoire de son exil forcé. Le train était devenu un petit point de fumée suspendu derrière mes paupières. Il faisait encore jour, je revenais vers la ville-aimant pour m'y perdre un peu plus et me réveiller de l'oubli. Quand j'ai ouvert les yeux, il se tenait devant moi, grand, sec, il s'est penché pour saisir la poignée de sa valise, en se relevant, il se casserait peut-être. De dos, il ressemblait à mon père. Il n'avait pas remarqué ma présence. Il est entré dans le wagon, j'ai hésité quelques instants avant de le suivre. Je suis venu m'asseoir en face de lui. Il m'a souri et j'ai cherché dans mes souvenirs mais je n'ai rien dit. J'ai tourné mon regard vers la vitre. Les paysages défilaient, me brûlaient. Je revenais à Casablanca comme on revient dans le monde réel.
Tout le jour, j'avais attendu que l'avion s'envole
Publié dans : textes
-
Par C.Egolf
4