Ca ne s’épelle qu’une fois, il disait

Je conduis, il y a Pierre qui me lance : “Regarde par là, je rêve, c’est un rêve, continue de rouler ou pas, moi je plane.”
Alors non, je continue pas, je marque un temps, oui, à gauche, une embardée, quitte à se carrer dans les cactus. De toutes façons, cette route-ci, elle est déserte, une route abandonnée, à ne pas montrer à n’importe qui, on sait pas ce qui pourrait arriver.
On descend, Pierre fait quelques pas, il s’arrête. “ J’ai jamais rien vu d’aussi beau” (il dit ça à chaque fois et à chaque fois, il faut bien reconnaître que j’ai du mal à en revenir). “On est sur la lune, j’attends la prochaine marée, il doit bien y avoir la mer pas loin”.
Je marche un peu, c’est plein de vide et de masse rocheuse, je demande à Pierre de venir. J’ai peur des serpents. Alors on avance, il n’y a presque plus de soleil, ça me fait penser que j’ai très peu dormi la nuit dernière et que je ne me rappelle plus de mes rêves depuis un bon moment, depuis les images folles dans ce manoir perdu dans la neige et cette vieille femme qui venait m’expliquer qu’elle était partie. C’était plus la peine de l’attendre, demain il me faudrait prendre mes cliques et mes claques et surtout garder les souvenirs intacts et puis quoi, je sais pas ce qu’on dit dans ces cas-là, j’ai rien dit et la vieille femme a refermé la porte derrière elle. C’était sûrement sa mère. Enfin, il serait peut-être temps de me remettre à dormir pour de bon.
Je me cale sur les pas mesurés de Pierre. J’ouvre les paupières, des bouts de lune là, partout, des rayons diffus se reflètent dans le sol rocailleux. On marche, la nuit naissante, tu rêves, mec, tu rêves...

Il y a toute cette matière, qu’elle aille se faire voir ailleurs et qu’elle n’essaie pas de s’accrocher, j’ai laissé mon verbe, le vieux tout limé, on saura plus ce qu’il cache, il a tout dit déjà, c’était le recours du pauvre qui vient s’user dedans, c’est gras et ça pendouille en croyant me faire taire. Les hommes suent parce qu’il faut bien se donner une contenance, le mérite, dieu, tout ça, on s’en sert mais pour soi, une sale idée, on ne grandirait plus pour pas leur ressembler, leurs histoires d’égoût, à nous foutre à la tronche leurs sales rengaines de destin qui fuit. Le contenant d’abord, j’en fais mon affaire et me brosse avec, le miroir au travers, je ne délimite rien, tu verras, le recul, ça fait planer les faibles, je te le laisse et je goûte à ce qui aurait pu être et que je glane déjà, à droite, à gauche, le pied meurtri, le coeur en branle, je me dresse par endroits pour sentir mon ventre, les ronflements du moteur encrassé. Je puiserai partout le motif et l’organe, je ne m’absente pas, je suis tous les frissons qu’ils refusent de voir.
It’s quiet now
And what it breathes
Is everything
Il n’y a plus aucune raison de s’éparpiller encore
L’idéal est en fuite
On ne serre rien que des doigts invisibles
Et des instants fragiles
Je maudirais le ciel et les noms propres
Ca finirait
En grand : CA FINIRAIT
Depuis toujours et contre toi
Sous le poids du silence
Je mettrais le feu aux mots
Aux spectres
Aux hommes de sac et de corde
Aux fantômes qui vacillent derrière le vent
Et la lumière
En grand la lumière qui transite
Si je peux servir à hisser l’amour au-dessus, si je pouvais avant que tu ne t’éloignes
Je prendrais le pas
Avant de plier
Sous les mots malmenés
Qu’on n’épargne plus qu’en rêve
Mais je ne maîtrise rien
Mille heures plus tard
Je ne maîtrise rien
De ce qui me regarde en face
Dénonçant l’amour
Avant l’heure
Laissons le filer en dehors du monde
Ne le laissons pas
Ne le laissons pas
Je ne perds pas de vue le ciel
Bleu presque transparent
Le poème reste avec ses blessures
La nuit pleine aux fils de lumière
Et le risque qu’on se retourne
Juste un instant
Laisse-moi partir, pars, je partirai, pars avec moi
Le visage circonscrit
Sans cesse je tombe du ciel
L’hiver veille
Et je tends l’oreille
Ta voix au loin
L’amour en grand le silence
En grand la lumière

Il y a beaucoup de monde. Je me souviens des rides flottantes de la patronne, de l'éclairage sec, de la fleur tout près qui s'accroche au béton. C'est l'écrivain qui a raison, tout va mieux, tout
va bien quand on dit le vulgaire, quand on marche sur la pointe des pieds, de toutes façons pour quoi faire, le creusé des joues, le coeur aviné, non, j'ai rencontré le réel en sortant du métro,
il se laisse faire, j'ai décidé d'aimer le réel, ça commence. Les gens sont malades, on les voit sur le trottoir, les yeux, l'eau qui remonte, à se toucher le ventre. Le ciel est gris avec des
nuages bleus, encore les Muses, un poteau, bien, je ne refais plus le monde, il s'infiltre, je l'accueille, je dis le réel, je veux, ça vient, et pourquoi toujours la poésie, non, les choses
intactes, comme elles ne devraient pas être, je sens que ça vient, je me nourris, j'ai faim, je dis oui, tout s'explique, alors les échardes de toi dans mon coeur attendent et le vieux monsieur
remonte lentement la rue. Il glisse une main dans son gilet de laine, il en sort un cahier à spirales, il s'arrête. Non, les anges ne sauvent que les poètes, et une fois, une seule fois, après il
faut faire avec. Il s'arrête. Il a déjà été sauvé. Là, je ferai un portrait de lui, si beau qu'on l'accrocherait au mur. Déjà sauvé. Encore son visage, qui dérive, qui me dit le réel et qui sait
et qui voit venir, noyé dans la foule, je ne sais plus quand, sous mes doigts, je lui ai dit, c'est passé, c'est tout, c'est là, c'est maintenant et c'est vide le coeur rongé du
réel.










